La rencontre (Finaliste Short-édition)

Nouvelle réalisée pour le prix Court et Noir 2018  de short-édition
Temps de lecture : moins de deux minutes

Valérie
6 h 30.
J’attends avec impatience ce train qui tarde à venir, il froid est glacial sur ce quai de Lyon la Part-dieu et ce vent d’automne me fige le sang.
Enfin, je monte. Autour de moi, des hommes d’affaires, des commerciaux, tous les habitués de la semaine parlant commandes et chiffres. Les portes claquent, une secousse. Le train démarre, je me rapproche de toi.
J’ai pris ce billet sur un coup de tête. Je ne pouvais plus attendre, tout mon être hurlait, cela devenait insupportable. Notre rencontre quelques semaines plus tôt avait été banale. Véro, ma meilleure amie, m’avait traîné sur ce forum où elle discutait avec d’autres personnes de nos âges comme elle disait. « Sort de ton trou, tu déprimes trop dans ton coin » m’avait-elle criée. Parce que passer ces soirées devant un écran d’ordinateur, c’était sortir, lui avais-je répondu d’un ton moqueur.
Au détour d’un forum, j’ai lu ses textes et ils m’ont tout de suite parlé. J’ai ressenti énormément de souffrance et de nostalgie dans son écriture si fluide, remplie d’émotions, elle me faisait vibrer derrière mon écran. Les premiers mots que nous avons échangés à travers nos claviers eurent une résonance particulière. Je ne pourrais pas dire pourquoi ni comment tout cela est arrivé. Pas à pas, nous avons fait connaissance, parlés de notre vie, de nos passions. J’ai ri à son humour, sa façon d’être à mon écoute, de me comprendre, de toujours trouver les mots qui me touchent et m’ont permis de rompre avec ma solitude. Mais pour moi, nos messages sont rapidement devenus insuffisants. Le vide à combler était trop grand, nos rendez-vous quotidiens trop courts et un manque immense les jours où je ne pouvais pas le lire.

8 h 30.
Le train arrive à destination. Mon esprit se brouille, mon cœur et ma raison se chamaillent. Et si tout cela n’était que pure folie. Oui, il faut être folle pour entreprendre un tel saut dans l’inconnu. Que fais-je là, seule, à 450 km de chez moi ?
Nous avons à peu près le même âge, presque sur la deuxième partie de notre vie, mais le temps ne m’a pas épargné, j’essaye de compenser mon mètre soixante avec des talons hauts qui me donnent cette démarche chaloupée qui plaît aux hommes. Mes hanches se sont un peu élargies et ma poitrine n’a plus la superbe de mes vingt ans. Les cernes apparus sous mes yeux noisettes apportent une certaine tristesse à ce visage fatigué par des nuits d’insomnie et le maquillage ne peut pas cacher toutes les rides qui se sont formées au fil du temps, seules mes lèvres pulpeuses restent mon atout majeur et j’ai toujours su très bien en jouer.
Au bout du quai, je le vois avec son affichette où mon nom est inscrit. Il me fait signe, je le rejoins d’un pas fébrile, les jambes tremblantes, et comme des pré-ados à leur premier rendez-vous, nous nous faisons la bise, timidement, du bout des lèvres.
Assis l’un en face de l’autre dans ce petit café face à la gare, nous échangeons des banalités. Dans ce train, j’ai pourtant passé deux heures à imaginer cette rencontre, me répétant chaque question, chaque interrogation, inlassablement. Et là, plus rien, mon cerveau refuse de m’aider, j’ai écouté mon cœur alors il se venge, le traître !
Petit à petit, le brouhaha du café disparaît, la foule des voyageurs s’est effacée, nous sommes dans une bulle hors du temps. Je n’ose pas faire le premier pas. Les minutes passent et je n’en peux plus de cette attente, je m’impatiente, d’habitude, Mathias est plus entreprenant derrière son clavier. C’est peut-être pour cela qu’il refusait que l’on se voit en webcam. C’est un grand timide. Comme un appel, je pose négligemment ma main sur la table. J’ai envie de toucher cet homme qui m’a émue, lut dans mon cœur et fait fantasmer de nombreuses soirées avec ses textes « osés ». Lentement, avec beaucoup de tendresse, sa main est venue effleurer la mienne. Il la caresse du bout des doigts comme un objet précieux, fragile. Enfin. Cette sensation merveilleuse que je souhaitais si ardemment me chauffe le sang, mon cœur résonne dans ma poitrine, une flamme s’est allumée en moi. Je ferme les yeux pour profiter un maximum de ce moment tant espéré, faire tomber toutes mes barrières et m’offrir à lui.
— Valérie ?
Sur mon petit nuage, j’ouvre de nouveau les yeux pour le redécouvrir. Que cet homme est beau, brun avec quelques cheveux blancs, coupé court ; des yeux d’un marron profond d’où brille une flamme qui est pour moi, ses cernes me rassurent, ses rides sont magnifiques, elles lui donnent un charme fou et l’assurance des hommes mûrs dans les bras desquelles on se sent rassurés. Je suis heureuse et lui offre un large sourire.
— Oui, Mathias ?
— Tu es magnifique, je suis heureux que tu sois là.
— Merci Mathias, moi aussi.
Cette journée s’annonce merveilleuse.

Mathias
8h30.
Je n’avais pas ressenti cette excitation depuis des semaines. Valérie a proposé d’elle-même de me rencontrer. C’était jouissif et tout à fait charmant. Au bout de ce quai, mon affichette « Valérie » entre les mains, je piaffe d’impatience comme un écolier, avec en tête, le planning d’une journée très chargée. Je dois faire vite, vu le peu de temps dont je dispose pour pouvoir profiter pleinement d’elle. Je n’ai pas pu éviter l’arrêt au café en face de la gare. La salle est pleine, nous passerons inaperçus, mais je n’aime pas ça, que de minutes perdues. Je sens tellement de testostérone émaner de cette femme, je dois à tout prix rester calme.
Valérie a sursauté au verrouillage de ma lourde porte insonorisée. Elle se retourne brusquement, ses grands yeux magnifiques remplis de terreur ; un regard qui me fait penser à un petit animal pris au piège avant la mise à mort, cela m’excite davantage. La lulibérine commence à faire effet. La vue des protections plastique qui tapisse le sol et les murs du séjour produit toujours cet effet sur ces dames. Ou alors ! Elle a repéré ma table de travail en inox avec ses étriers et mon outillage qui trône au milieu de la pièce. Je suis sûr qu’elle a compris maintenant. Son taux d’adrénaline a dû monter en flèche ; cela va lui donner un coup de fouet et lui permettre de gagner de précieuses minutes de vie ; et moi, de plaisir. Nous allons bien nous amuser tous les deux. Il y a déjà comme une odeur de sang qui flotte dans l’air. Je vais commencer par lui arracher la langue et lui couper les cordes vocales. Ma dernière invitée m’a vrillé les tympans et mes pauvres oreilles ont souffert pendant trois jours.
Dans un gémissement de douleur, Valérie s’est effondrée au sol, les membres secoués de tremblements grotesques. Le vendeur avait raison, les huit millions de volts de cette matraque électrique sont très efficaces, mais je vais renouveler l’expérience pour être sûr de son entière coopération.

Auteur : Tobias

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