Dans les yeux de Julie – Tome 2, chapitre 1

Sortie prévue le 4 juillet 2026.

Chapitre 1 – Sous une pluie d’avril.

La passerelle de débarquement me déposa dans un terminal quasi désert. Les rares voyageurs de mon vol se dispersèrent comme des fantômes vers les tapis à bagages. Je n’avais rien à récupérer. Tout ce que je possédais tenait dans le sac à dos qui me sciait les épaules depuis Johannesburg.

Il était une heure du matin. Dehors, la pluie m’accueillit en rafales. Un vent d’avril chargé d’iode et de kérosène contrastait avec la chaleur suffocante abandonnée vingt heures plus tôt. Mon corps encaissait les trente degrés d’écart, chaque bourrasque s’engouffrait sous ma veste inadaptée à ce climat que j’avais effacé de ma mémoire. La France en pleine nuit, sous la flotte : une arrivée à la hauteur de mon départ.

Mon retour s’était organisé dans la douleur. J’avais été libre de ma destination, mais mon instinct avait tranché, pas ma raison. Le désir de revoir Mariam avait écrasé tout le reste. Je progressai tête baissée le long de la route qui longeait le terminal, refusant le taxi par habitude d’économiser mes forces plutôt que mon argent. Ted m’avait appris ça : quand tu ne sais pas ce qui t’attend, garde tes options ouvertes et tes jambes en mouvement. Si ce n’était que ma cuisse droite tirait à chaque foulée et que la douleur de mon épaule gauche irradiait des décharges jusqu’au bout de mes doigts. Les antalgiques avalés dans l’avion avaient perdu toute efficacité quelque part au-dessus de la Méditerranée.

À travers le rideau de pluie, l’enseigne lumineuse de l’Excelsior apparut tel un phare. Ses cinq étoiles dorées luisaient dans la nuit. Le contraste avec les camps de brousse et les cabines de bateau, où j’avais séjourné ces derniers mois, m’arracha un ricanement amer. Mariam vivait à quelques kilomètres de là. À cet instant, peut-être dormait-elle, ignorant que la femme qui l’avait abandonnée dix-neuf mois plus tôt venait de poser le pied sur le même sol. Cette pensée me comprima la poitrine plus fort que le froid.

Cette nuit du premier jour d’avril 2019, deux sensations se gravèrent dans ma mémoire : le vent polaire giflant mon visage à la sortie de l’avion, et le contact du tarmac français sous mes semelles. Cinq cent soixante-dix-huit jours après l’avoir quittée.

Mon entrée dans le grand hall réveilla l’éclairage dans un effet crépusculaire, et sa chaleur salvatrice m’enveloppa subitement, presque trop après ce froid. L’espace d’un instant, je regrettai mon lit d’hôpital africain que j’avais souhaité quitter pendant de longues semaines.

Un bain chaud. Je ne pensais plus qu’à ça en me dirigeant vers la banque d’accueil. Derrière le comptoir, un réceptionniste en tenue impeccable se tenait au garde-à-vous. Large d’épaules, la coupe militaire, l’homme affichait davantage l’allure d’un videur de boite de nuit que d’un employé d’hôtel. À la vue de ma veste molletonnée et de mon bonnet bleu électrique, j’imaginai sa première pensée : « Quel individu peut débarquer dans un cinq étoiles à une heure du matin ? » Ma dégaine de randonneuse égarée ne plaidait pas en ma faveur. Dans une grimace involontaire, je laissai choir mon sac au sol et balançai mon bonnet sur le plateau dans un floc humide. L’homme se crispa, les yeux rivés sur le morceau de laine qui dégoulinait sur son plan de travail immaculé. Son dégout à peine masqué m’irrita aussitôt, je n’étais pas d’humeur à négocier quoi que ce soit. Face à son silence, j’attaquai d’un ton sec.

— Bonsoir !

Quand son regard croisa le mien, il retint un « oh » de surprise et se reprit de justesse.

— Bonsoir, mons… madame.

Mon corps hurlait son besoin de chaleur. Mes muscles tremblaient sous le blouson trempé, et cette douleur à l’épaule me vrillait les nerfs. J’avais épuisé mon quota d’amabilité pour les politesses.

— Une chambre, s’il vous plait.

— Avez-vous réservé ?

— Non.

— Bien… pour combien de jours ?

— Une semaine ou deux, je ne sais pas encore.

L’homme suspendit ses questions. Le dos droit, il pianota avec une lenteur méthodique, une posture qui ne cadrait pas avec son uniforme. Cet homme avait porté autre chose avant ce costume à liseré doré. La manière dont il balayait l’espace du regard à intervalles réguliers, des réflexes qui ne s’apprennent pas derrière une banque d’accueil. Je rangeai l’observation dans un coin de ma tête. Ted m’avait enseigné à lire les gens avant de leur parler. Derrière moi, le hall désert s’amplifiait du chuintement de la climatisation. L’eau de mes vêtements gouttait sur le marbre pour former une petite flaque sombre à mes pieds. Le temps s’étira plus que ma patience le permettait.

— Hum… je n’ai plus que des suites disponibles, et le prix est sensiblement plus élevé, m’annonça-t-il d’une voix grave dans l’espoir de me décourager.

— Je m’en fous, ça me convient.

— Bien… répondit-il avec une pointe de déception, puis-je vous demander une pièce d’identité et un moyen de paiement, s’il vous plait ?

Sans attendre, je jetai le tout sur le comptoir. Il saisit le passeport et l’ouvrit d’un geste professionnel. La couverture bordeaux frappée de la croix de Malte ne sembla pas le surprendre, contrairement à ce que la photo d’identité lui renvoya. Son regard navigua entre le document et ma personne. Sur le cliché, une jeune femme brune aux cheveux mi-longs souriait à l’objectif. Devant lui, une créature hirsute aux cheveux courts et aux yeux cernés dégoulinait dans son hall.

— C’est bien moi, lâchai-je en soutenant son regard. Les cheveux repousseront, les kilos aussi.

Sans marquer la moindre surprise à ma réflexion, il acquiesça d’un bref mouvement de la tête et replongea derrière son écran. Un point pour lui, la plupart des gens auraient posé la question.

— Y a une baignoire ?

— Bien sûr, madame, toutes nos suites disposent d’une douche et d’une baignoire, précisa-t-il en me tendant une carte magnétique.

— Demain matin, envoyez-moi le service lingerie. Je prendrai mon petit déjeuner dans ma chambre, huit heures.

— À votre service, madame Juin. Je vous souhaite un bon séjour à l’Excelsior.

Je ramassai mon sac d’une main en retenant une grimace. Mon épaule gauche me rappelait sa présence dans une décharge qui me coupa le souffle. Du coin de l’œil, j’aperçus le réceptionniste esquisser un pas dans ma direction, un réflexe conditionné par sa fonction, avant de se raviser. Il avait vu. Je lui tournai le dos sans un mot et me trainai vers les ascenseurs, refusant l’aide qu’il ne m’avait pas proposée.

 

* * * *

 Sur le carrelage glacé de la salle de bains, je dansai d’un pied sur l’autre pour en limiter le contact. La femme qui me dévisageait dans le miroir n’avait plus rien à voir avec la Parisienne d’il y a deux ans. Un teint hâlé, un corps plus sec, des muscles dessinés par des mois de labeur en plein air. Les yeux montraient un changement flagrant, plus dur, plus vieux. Je passai la main dans mes cheveux coupés court, vestiges d’un geste rageur effectué dans une cabine de bateau. Jane avait trouvé ça libérateur. Julie trouvait ça hideux.

Mes doigts effleurèrent la cicatrice carmin de mon épaule gauche, encore gonflée, encore trop sensible au simple contact d’un tissu. Le chirurgien de Mongu m’avait prévenue : une blessure par balle mettait des mois à cicatriser. Il n’avait pas menti. Depuis ma sortie de l’hôpital, la douleur ne m’accordait aucun répit ; elle irradiait dans ma poitrine au moindre geste, transformant chaque mouvement du bras en épreuve. Ma main se posa ensuite sur ma cuisse droite. Le souvenir vivace d’un grappin du baleinier islandais, une zébrure épaisse où la chair avait été plus arrachée que coupée. J’avais refusé l’évacuation. Mon choix, mes conséquences. Puis mon doigt remonta sur mon ventre et s’arrêta sur la plus ancienne. Presque discrète comparée aux autres, à peine un trait pâle sur la peau. Pourtant, elle portait le poids le plus lourd, le souvenir d’un trottoir parisien, un chemisier blanc en sang, et le visage terrifié de Mariam hurlant mon prénom.

Je me glissai dans l’eau brulante et fermai les yeux. Chaque centimètre de peau meurtrie protesta, puis céda peu à peu, anesthésié par la chaleur. La fatigue pesait sur mes paupières comme du plomb. Demain, tout se jouerait, les retrouvailles ou le désastre. Mais ce soir, mon corps et mon esprit exigeaient une trêve. C’est dans cette torpeur qu’un autre combat refit surface.

« Tu es contente de toi, Julie ? »

La réponse semblait monter des profondeurs, presque comme une voix distincte, une tension dans les muscles. Un réflexe de survie qui tournait en rond, surchauffé.

« Fous-moi la paix, Jane ! Tu as vu ce que tu as fait de mon corps ! »

« Ton corps ? Tu plaisantes, là ? Notre corps ! N’oublie pas que c’est grâce à moi si tu as réalisé tout ça, si tu es encore debout. »

« Et je dois te remercier, peut-être ? Combien de fois nous as-tu mises en danger ? Hein, combien ? Tu es fière de nos cicatrices ! Que va penser Mariam ? »

« Tu peux te cacher derrière tes peurs, Julie, j’assume mes choix. Sans moi, tu serais toujours en train de pleurnicher comme une ado dans ton appartement de Paris. Sans moi, tu ne serais qu’une fêtarde qui vomit ses tripes dans un caniveau à la sortie d’une boite. C’est moi qui ai pris la décision de partir au lieu de m’apitoyer sur mon sort. »

« Tes décisions, parlons-en ! Si tu avais su tenir ta langue devant maman, nous n’en serions pas là. »

« Tu aurais préféré lui mentir et cacher Mariam toute ta vie ? Pauvre fille, tout juste bonne à parler à un miroir. »

« Parce que partir, ce n’était pas fuir, peut-être ? Aujourd’hui, je pense au présent, alors, laisse-moi tranquille, Jane, tu vas encore tout gâcher. »

Le silence de la salle de bains, troublé par le goutte-à-goutte de la douche, me réveilla. L’eau avait tiédi sans que je m’en rende compte. Je sortis de la baignoire en frissonnant, m’enveloppai dans un peignoir trop grand. Je passai la main sur la glace embuée. Le reflet se brouilla un instant, puis se reforma. Les contours de mon visage semblaient flotter, instables. Jane n’était pas une personne. Elle était un interrupteur de secours que j’avais activé trop souvent, trop longtemps. Et ce soir, pour la première fois, je sentis le mécanisme grincer. Sa rage irradiait dans ma clavicule. La fatigue scellait mes paupières.

Je remontai le fil de mes souvenirs. À ce mois de septembre 2017 où tout avait commencé à se fissurer. Un froid venu d’ailleurs m’enveloppa soudain. La température glaciale d’un début d’hiver, sur un quai brumeux d’Oslo où, dix-neuf mois plus tôt, j’avais cessé d’être Julie pour la première fois. Le vent de ce matin-là sentait le sel et le gasoil. Je me souviens encore du poids de mon sac tombant sur le béton. De l’homme qui m’attendait en bas de la passerelle. Il ne le savait pas encore, mais il allait donner un nom à ma fuite.

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