Chapitre 1 – Jeanne
Mon histoire commença par une belle journée de mars. Ce jour-là, peut-être moins ivre que les autres, j’arrachai le combiné de son socle pour ne plus entendre sa sonnerie stridente résonner dans mon crâne. J’étais prêt à en découdre avec cet empêcheur de cuver en rond, quant au moment de déverser mon fiel, une petite voix prit les devants.
— Bonjour mon petit Yann, comment vas-tu, mon garçon ?
Le téléphone faillit m’échapper. Même noyé dans les vapeurs d’alcool, j’aurais reconnu cette voix entre mille. En manque d’air, je mis plusieurs secondes à réagir. Mes genoux lâchèrent d’un coup et je retombai lourdement sur mon lit qui émit un gémissement sinistre. Un effort surhumain me fut nécessaire pour émettre une réponse audible.
— Ma… mamie ? Euh… bien et toi ?
Comment vous décrire Jeanne ? Du haut de son mètre cinquante, cet amour de femme de 85 ans avait une compassion à toute épreuve. Un don pour apaiser les maux. Entourée d’une dizaine de poules, d’un âne, d’un vieux chat et d’une vache sauvée de l’abattoir. Jeanne vivait dans une petite ferme au bout d’un village perdu de deux cents âmes, héritage d’un lointain passé familial d’éleveur de bétail.
Ma grand-mère maternelle est quelqu’un de très particulier pour moi. À la mort de mes parents, elle devint ma seconde mère, mon ange protecteur en m’élevant avec tout l’amour que son cœur possédait. Le petit garçon eut une véritable dévotion pour cette femme, seule personne au monde à qui je ne pouvais rien refuser.
— Je vieillis, mon petit, je vieillis, confirma-t-elle d’une voix fluette. Il y a longtemps que tu n’es pas venu me rendre visite. J’ai besoin de ton aide, aurais-tu l’occasion de passer ?
Je voulus bégayer une vile excuse, mais elle resta bloquée dans ma gorge. Je ne pouvais pas mentir à Jeanne, elle l’aurait détecté à la seconde. J’acceptai mollement l’invitation, puis mit fin à la conversation.
Un sentiment de honte se propagea jusque dans mes cellules. En aucun cas, je ne voulais montrer mon état pitoyable à mon aïeule. La peiner m’était tout bonnement inconcevable. Pourtant, je l’avais trahi en oubliant les valeurs qu’elle m’avait inculquée toutes ces années. Cette journée fut une des plus dures de mon existence. D’un côté, la bouteille sur la table m’invitait à une fuite facile, de l’autre, le visage rempli de tristesse de Jeanne hantait mon esprit. Elle avait besoin de moi, ma décision ne pouvait avoir qu’une issue. Dans l’heure qui suivit, j’ingurgitai un ersatz de repas, pris une douche, la première depuis longtemps, puis en tremblant, vidai dans l’évier tous les récipients tentateurs présents dans mon appartement. Demain serait un nouveau jour, décidai-je sûr de moi. Un peu trop même, j’en conviens.
Après de nombreuses journées de douleur et de nuits de cauchemars à combattre les démons du placard ; je me retrouvai devant sa porte. Un sourire contraint aux lèvres, mes mains verrouillées au fond des poches pour cacher mes tremblements de drogué en manque. On dit souvent que la vie tient à peu de choses. Pour moi, c’est un simple coup de fil qui la fit de nouveau basculer.
* * * *
Six mois auparavant, mon quotidien semblait se dérouler à merveilles ; quand un grain de sable grippa la machine et me prouva le contraire.
J’avais donné cinq ans à cette boite. Une parcelle de vie vaporisée d’un claquement de doigts par ma responsable, Olivia Corner, connue pour sa disposition à botter en touche dès qu’une décision importante devait être prise. Trois semaines plus tôt, cette charmante femme au management toxique m’avait tendu le dossier Karback avec un sourire en coin, « c’est le Graal, Yann » m’avait-elle affirmé alors qu’il avait 90 chances sur cent de foirer. Le crash opéré, elle me jeta en pâture au comité de direction comme un os à des chiens. Ensuite, elle proposa sa solution, enfin celle qui en découlait naturellement. À elle, gloire et honneur ; à moi, le licenciement pour faute avec effet immédiat. C’était cher payé.
Ce jour-là, mon retour dans l’open-space fut orageux. Face à mon mètre quatre-vingt-dix, mes collègues n’osèrent pas bouger une oreille quand je me mis à balayer d’un geste rageur les piles de dossiers qui encombraient mon poste de travail. Je déversai ensuite le contenu de mes tiroirs au sol et ramassai mes effets personnels. La somme de mes années de labeur remplissait à peine un carton de papier photocopieuse. L’employé indispensable que j’étais, laissait ainsi sa place à un autre cadre dynamique, plein d’avenir et qui deviendrait, lui aussi, indispensable.
La porte du hall franchit, Je descendis la rue Servient au pas de course pour évacuer ma colère. Jamais une telle chose n’aurait dû arriver. Dans ma quête de succès, j’étais devenu ce que je méprisais le plus, un homme imbu de lui-même qui prétextait la jalousie des autres sur son insolente réussite. Affublé d’œillères grand format, j’avais ainsi ignoré les alertes que mes amis avaient agitées sous mon nez tels des chiffons rouges devant un taureau en furie. Enfin, ceux qui me parlaient encore. Rongé par un perpétuel besoin de reconnaissance, je n’avais eu de cesse de prouver ma valeur au monde. Ma revanche sur la vie qui m’avait durement malmenée.
— Quel con, mais quel con !
Je m’arrêtai net, laissai choir le carton au sol qui réagit d’un bruit mat et lançai une insulte au fleuve, les mains accrochées au garde-corps. En contrebas, le Rhône charriait une eau limoneuse gonflée par les orages, dont la couleur ocre rivalisait avec mon humeur. Des branches arrachées filaient dans le courant sans jamais ralentir, aspirées vers un ailleurs que je préférais ne pas imaginer. Le métal vibrait sous mes paumes à chaque passage de voiture dans mon dos, personne ne s’arrêterait, ne tournerait la tête vers un type penché par-dessus la rambarde qui serrait les mâchoires à s’en briser les dents. La puanteur âcre des eaux me piqua les narines et je reculai d’un pas, écœuré autant par l’odeur que par le spectacle pitoyable que je devais offrir. Le visage de Karine refit surface au milieu de ce chaos intérieur, comme un rappel que qu’une épreuve m’attendait de l’autre côté du pont. Affronter ma compagne serait l’étape suivante, la plus compliquée. Fait du hasard, elle était présente ce jour-là, comme si le sort avait décidé de tout cumuler dans cette seule et même journée. En toute logique, l’annonce de mon licenciement allait être l’aiguillon de trop dans ma vie de couple à la dérive.
Pour parfaire cette belle journée d’automne, mon arrivée impromptue rajouta de l’huile sur le feu, attisant les flammes d’une discorde qui n’en avait nullement besoin. Une fois de plus, Karine avait laissé ses clés dans la serrure, m’empêchant d’y introduire les miennes. Je m’emportai plus que de raison en assénant plusieurs coups de poing rageurs sur la porte d’entrée qui résonnèrent dans tout l’étage. L’effet, dans un bruit de faïence brisée, fut immédiat, mais ce n’était pas vraiment celui que j’escomptais.
— Karine, tes clés bordel !
L’intéressée ouvrit furieuse, un morceau de faïence en main, de ses yeux auraient pu sortir des poignards.
— Abruti ! Pourquoi as-tu tapé sur cette porte comme un malade ? Tu m’as fait peur, j’ai lâché le vase de ma mère.
— Je ne l’aimais pas de toute façon, grognai-je en toute mauvaise foi.
Déboussolée par mon attitude, elle se figea une demi-seconde avant de contre-attaquer.
— Qu’est-ce que tu fous là, d’abord ?
— Ils m’ont viré !
— La vache, que s’est-il passé ?
— Le dossier Karback était une arnaque.
— Tu vois, je te l’avais dit, mais tu ne m’écoutes jamais !
Karine avait raison sur toute la ligne, mais bouffi d’orgueil, je n’avais aucune envie de confirmer ses propos. Ensuite, il arriva ce qu’il devait arriver. Engueulade, mise au point en sens unique, départ de Karine. Fin de l’épisode.
Trois jours plus tard, Karine refit surface pensant le calme revenu. La maitresse de maison aurait pu me pardonner si, en franchissant le seuil, elle n’avait pas découvert son salon dévasté et un légume avachi sur le canapé, le menton luisant, entre les bouteilles vides et une pile d’emballages de pizzas, dont les plus anciennes, embaumaient l’appartement d’un fumet que même un éboueur aurait jugé excessif. À ma décharge, je tenais une conversation passionnante avec un rat jaune et un éléphant rose de même taille qui, assis côte à côte sur la table basse me fixaient avec l’air patient de thérapeutes attendant que leur client finisse de parler. Je m’apprêtais d’ailleurs à leur confier un point essentiel quand un torrent d’eau glacée me ramena brutalement dans le monde réel. Mes compagnons disparurent sans avoir la politesse de me saluer. Au-dessus de moi, Karine brandissait encore la bassine, les lèvres pincées. Elle attendit patiemment que mes yeux retrouvent un semblant de mise au point, puis vida son sac dans un monologue parsemé d’injures non retranscriptibles aux personnes sensibles et me donna deux jours pour remettre tout en ordre avant de quitter les lieux. Fin de l’histoire.
Cette femme était le premier amour de ma vie, elle était merveilleuse, patiente, vu le temps qu’elle avait passé à me supporter. Nous avions tant de projets en commun : une maison avec jardin, des enfants, un labrador. Enfin, l’avenir idéal des couples ordinaires.
Je finis dans un hôtel sordide avec armes et bagages. Un mois plus tard, je trouvai un studio à l’écart de Lyon pour un loyer plus en rapport avec mes moyens. L’alcool est un faux ami. Il vous enveloppe de vapeurs insidieuses qui vous font oublier vos problèmes le temps d’un spleen, si futiles et dérisoires soient-ils pour le monde. Chaque verre anesthésiait mes pensées, mon envie de combattre, de rébellion, chaque goutte dans mon sang, travestissait la réalité. Mes années de travail sur moi-même pour enterrer une nostalgie profonde d’un mal de vivre, se volatilisèrent au fil des jours. Les cauchemars que je pensai enfouis à jamais refirent surface. J’aurais vendu mon âme pour qu’ils soient effacés à jamais de ma mémoire. Ils rouvrirent la plaie à peine cicatrisée de mon enfance, témoin involontaire de la vision de mes parents arrachés avec brutalité à la vie.
La molécule hypocrite me poussa à aller toujours plus loin, de descendre dans les profondeurs des enfers avec l’espoir incertain d’y trouver un royaume dont je serai le maitre. Cette quête fut un nouvel échec, bientôt, lors d’une nuit plus sombre que les autres, je planifiais un voyage sans retour.




