Retour à l’écriture

Après maintes péripéties et retournements de plan, le tome 2 de Dans les yeux de Julie sera édité en début d’été 2026. Il sera différent du premier dans sa forme et ne plaira peut-être pas à l’ensemble des 1200 lecteurs du premier volet que je remercie encore une fois au passage.

Dans mes disques durs, d’autres histoires arrivent en 2026 :
– Un mètre cinquante, une romance sur le thème de la résilience,
– Restes d’humanité, le tome 1 d’une nouvelle dystopique,
– Sortie de corps, une romance fiction.

Pour 2027, l’année est déjà chargée avec :
– Abékalminas, un univers heroic fantasy prévu en trois tomes, un bon millier de pages qui attendent d’être retravaillées pour voir le jour.
– John DOE, un thriller

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Dans les yeux de Julie – T2, chapitre 1

Roman édité le 4 juillet 2026.

Chapitre 1 – Sous une pluie d’avril.

La passerelle de débarquement me déposa dans un terminal quasi désert. Les rares voyageurs de mon vol se dispersèrent comme des fantômes vers les tapis à bagages. Je n’avais rien à récupérer. Tout ce que je possédais tenait dans le sac à dos qui me sciait les épaules depuis Johannesburg.

Il était une heure du matin. Dehors, la pluie m’accueillit en rafales. Un vent d’avril chargé d’iode et de kérosène contrastait avec la chaleur suffocante abandonnée vingt heures plus tôt. Mon corps encaissait les trente degrés d’écart, chaque bourrasque s’engouffrait sous ma veste inadaptée à ce climat que j’avais effacé de ma mémoire. La France en pleine nuit, sous la flotte : une arrivée à la hauteur de mon départ.

Mon retour s’était organisé dans la douleur. J’avais été libre de ma destination, mais mon instinct avait tranché, pas ma raison. Le désir de revoir Mariam avait écrasé tout le reste. Je progressai tête baissée le long de la route qui longeait le terminal, refusant le taxi par habitude d’économiser mes forces plutôt que mon argent. Ted m’avait appris ça : quand tu ne sais pas ce qui t’attend, garde tes options ouvertes et tes jambes en mouvement. Si ce n’était que ma cuisse droite tirait à chaque foulée et que la douleur de mon épaule gauche irradiait des décharges jusqu’au bout de mes doigts. Les antalgiques avalés dans l’avion avaient perdu toute efficacité quelque part au-dessus de la Méditerranée.

À travers le rideau de pluie, l’enseigne lumineuse de l’Excelsior apparut tel un phare. Ses cinq étoiles dorées luisaient dans la nuit. Le contraste avec les camps de brousse et les cabines de bateau, où j’avais séjourné ces derniers mois, m’arracha un ricanement amer. Mariam vivait à quelques kilomètres de là. À cet instant, peut-être dormait-elle, ignorant que la femme qui l’avait abandonnée dix-neuf mois plus tôt venait de poser le pied sur le même sol. Cette pensée me comprima la poitrine plus fort que le froid.

Cette nuit du premier jour d’avril 2019, deux sensations se gravèrent dans ma mémoire : le vent polaire giflant mon visage à la sortie de l’avion, et le contact du tarmac français sous mes semelles. Cinq cent soixante-dix-huit jours après l’avoir quittée.

Mon entrée dans le grand hall réveilla l’éclairage dans un effet crépusculaire, et sa chaleur salvatrice m’enveloppa subitement, presque trop après ce froid. L’espace d’un instant, je regrettai mon lit d’hôpital africain que j’avais souhaité quitter pendant de longues semaines.

Un bain chaud. Je ne pensais plus qu’à ça en me dirigeant vers la banque d’accueil. Derrière le comptoir, un réceptionniste en tenue impeccable se tenait au garde-à-vous. Large d’épaules, la coupe militaire, l’homme affichait davantage l’allure d’un videur de boite de nuit que d’un employé d’hôtel. À la vue de ma veste molletonnée et de mon bonnet bleu électrique, j’imaginai sa première pensée : « Quel individu peut débarquer dans un cinq étoiles à une heure du matin ? » Ma dégaine de randonneuse égarée ne plaidait pas en ma faveur. Dans une grimace involontaire, je laissai choir mon sac au sol et balançai mon bonnet sur le plateau dans un floc humide. L’homme se crispa, les yeux rivés sur le morceau de laine qui dégoulinait sur son plan de travail immaculé. Son dégout à peine masqué m’irrita aussitôt, je n’étais pas d’humeur à négocier quoi que ce soit. Face à son silence, j’attaquai d’un ton sec.

— Bonsoir !

Quand son regard croisa le mien, il retint un « oh » de surprise et se reprit de justesse.

— Bonsoir, mons… madame.

Mon corps hurlait son besoin de chaleur. Mes muscles tremblaient sous le blouson trempé, et cette douleur à l’épaule me vrillait les nerfs. J’avais épuisé mon quota d’amabilité pour les politesses.

— Une chambre, s’il vous plait.

— Avez-vous réservé ?

— Non.

— Bien… pour combien de jours ?

— Une semaine ou deux, je ne sais pas encore.

L’homme suspendit ses questions. Le dos droit, il pianota avec une lenteur méthodique, une posture qui ne cadrait pas avec son uniforme. Cet homme avait porté autre chose avant ce costume à liseré doré. La manière dont il balayait l’espace du regard à intervalles réguliers, des réflexes qui ne s’apprennent pas derrière une banque d’accueil. Je rangeai l’observation dans un coin de ma tête. Ted m’avait enseigné à lire les gens avant de leur parler. Derrière moi, le hall désert s’amplifiait du chuintement de la climatisation. L’eau de mes vêtements gouttait sur le marbre pour former une petite flaque sombre à mes pieds. Le temps s’étira plus que ma patience le permettait.

— Hum… je n’ai plus que des suites disponibles, et le prix est sensiblement plus élevé, m’annonça-t-il d’une voix grave dans l’espoir de me décourager.

— Je m’en fous, ça me convient.

— Bien… répondit-il avec une pointe de déception, puis-je vous demander une pièce d’identité et un moyen de paiement, s’il vous plait ?

Sans attendre, je jetai le tout sur le comptoir. Il saisit le passeport et l’ouvrit d’un geste professionnel. La couverture bordeaux frappée de la croix de Malte ne sembla pas le surprendre, contrairement à ce que la photo d’identité lui renvoya. Son regard navigua entre le document et ma personne. Sur le cliché, une jeune femme brune aux cheveux mi-longs souriait à l’objectif. Devant lui, une créature hirsute aux cheveux courts et aux yeux cernés dégoulinait dans son hall.

— C’est bien moi, lâchai-je en soutenant son regard. Les cheveux repousseront, les kilos aussi.

Sans marquer la moindre surprise à ma réflexion, il acquiesça d’un bref mouvement de la tête et replongea derrière son écran. Un point pour lui, la plupart des gens auraient posé la question.

— Y a une baignoire ?

— Bien sûr, madame, toutes nos suites disposent d’une douche et d’une baignoire, précisa-t-il en me tendant une carte magnétique.

— Demain matin, envoyez-moi le service lingerie. Je prendrai mon petit déjeuner dans ma chambre, huit heures.

— À votre service, madame Juin. Je vous souhaite un bon séjour à l’Excelsior.

Je ramassai mon sac d’une main en retenant une grimace. Mon épaule gauche me rappelait sa présence dans une décharge qui me coupa le souffle. Du coin de l’œil, j’aperçus le réceptionniste esquisser un pas dans ma direction, un réflexe conditionné par sa fonction, avant de se raviser. Il avait vu. Je lui tournai le dos sans un mot et me trainai vers les ascenseurs, refusant l’aide qu’il ne m’avait pas proposée.

* * * *

 Sur le carrelage glacé de la salle de bains, je dansai d’un pied sur l’autre pour en limiter le contact. La femme qui me dévisageait dans le miroir n’avait plus rien à voir avec la Parisienne d’il y a deux ans. Un teint hâlé, un corps plus sec, des muscles dessinés par des mois de labeur en plein air. Les yeux montraient un changement flagrant, plus dur, plus vieux. Je passai la main dans mes cheveux coupés court, vestiges d’un geste rageur effectué dans une cabine de bateau. Jane avait trouvé ça libérateur. Julie trouvait ça hideux.

Mes doigts effleurèrent la cicatrice carmin de mon épaule gauche, encore gonflée, encore trop sensible au simple contact d’un tissu. Le chirurgien de Mongu m’avait prévenue : une blessure par balle mettait des mois à cicatriser. Il n’avait pas menti. Depuis ma sortie de l’hôpital, la douleur ne m’accordait aucun répit ; elle irradiait dans ma poitrine au moindre geste, transformant chaque mouvement du bras en épreuve. Ma main se posa ensuite sur ma cuisse droite. Le souvenir vivace d’un grappin du baleinier islandais, une zébrure épaisse où la chair avait été plus arrachée que coupée. J’avais refusé l’évacuation. Mon choix, mes conséquences. Puis mon doigt remonta sur mon ventre et s’arrêta sur la plus ancienne. Presque discrète comparée aux autres, à peine un trait pâle sur la peau. Pourtant, elle portait le poids le plus lourd, le souvenir d’un trottoir parisien, un chemisier blanc en sang, et le visage terrifié de Mariam hurlant mon prénom.

Je me glissai dans l’eau brulante et fermai les yeux. Chaque centimètre de peau meurtrie protesta, puis céda peu à peu, anesthésié par la chaleur. La fatigue pesait sur mes paupières comme du plomb. Demain, tout se jouerait, les retrouvailles ou le désastre. Mais ce soir, mon corps et mon esprit exigeaient une trêve. C’est dans cette torpeur qu’un autre combat refit surface.

« Tu es contente de toi, Julie ? »

La réponse semblait monter des profondeurs, presque comme une voix distincte, une tension dans les muscles. Un réflexe de survie qui tournait en rond, surchauffé.

« Fous-moi la paix, Jane ! Tu as vu ce que tu as fait de mon corps ! »

« Ton corps ? Tu plaisantes, là ? Notre corps ! N’oublie pas que c’est grâce à moi si tu as réalisé tout ça, si tu es encore debout. »

« Et je dois te remercier, peut-être ? Combien de fois nous as-tu mises en danger ? Hein, combien ? Tu es fière de nos cicatrices ! Que va penser Mariam ? »

« Tu peux te cacher derrière tes peurs, Julie, j’assume mes choix. Sans moi, tu serais toujours en train de pleurnicher comme une ado dans ton appartement de Paris. Sans moi, tu ne serais qu’une fêtarde qui vomit ses tripes dans un caniveau à la sortie d’une boite. C’est moi qui ai pris la décision de partir au lieu de m’apitoyer sur mon sort. »

« Tes décisions, parlons-en ! Si tu avais su tenir ta langue devant maman, nous n’en serions pas là. »

« Tu aurais préféré lui mentir et cacher Mariam toute ta vie ? Pauvre fille, tout juste bonne à parler à un miroir. »

« Parce que partir, ce n’était pas fuir, peut-être ? Aujourd’hui, je pense au présent, alors, laisse-moi tranquille, Jane, tu vas encore tout gâcher. »

Le silence de la salle de bains, troublé par le goutte-à-goutte de la douche, me réveilla. L’eau avait tiédi sans que je m’en rende compte. Je sortis de la baignoire en frissonnant, m’enveloppai dans un peignoir trop grand. Je passai la main sur la glace embuée. Le reflet se brouilla un instant, puis se reforma. Les contours de mon visage semblaient flotter, instables. Jane n’était pas une personne. Elle était un interrupteur de secours que j’avais activé trop souvent, trop longtemps. Et ce soir, pour la première fois, je sentis le mécanisme grincer. Sa rage irradiait dans ma clavicule. La fatigue scellait mes paupières.

Je remontai le fil de mes souvenirs. À ce mois de septembre 2017 où tout avait commencé à se fissurer. Un froid venu d’ailleurs m’enveloppa soudain. La température glaciale d’un début d’hiver, sur un quai brumeux d’Oslo où, dix-neuf mois plus tôt, j’avais cessé d’être Julie pour la première fois. Le vent de ce matin-là sentait le sel et le gasoil. Je me souviens encore du poids de mon sac tombant sur le béton. De l’homme qui m’attendait en bas de la passerelle. Il ne le savait pas encore, mais il allait donner un nom à ma fuite.

Sortie prévue le 4 juillet 2026.

Chapitre 1 – Sous une pluie d’avril.

La passerelle de débarquement me déposa dans un terminal quasi désert. Les rares voyageurs de mon vol se dispersèrent comme des fantômes vers les tapis à bagages. Je n’avais rien à récupérer. Tout ce que je possédais tenait dans le sac à dos qui me sciait les épaules depuis Johannesburg.

Il était une heure du matin. Dehors, la pluie m’accueillit en rafales. Un vent d’avril chargé d’iode et de kérosène contrastait avec la chaleur suffocante abandonnée vingt heures plus tôt. Mon corps encaissait les trente degrés d’écart, chaque bourrasque s’engouffrait sous ma veste inadaptée à ce climat que j’avais effacé de ma mémoire. La France en pleine nuit, sous la flotte : une arrivée à la hauteur de mon départ.

Mon retour s’était organisé dans la douleur. J’avais été libre de ma destination, mais mon instinct avait tranché, pas ma raison. Le désir de revoir Mariam avait écrasé tout le reste. Je progressai tête baissée le long de la route qui longeait le terminal, refusant le taxi par habitude d’économiser mes forces plutôt que mon argent. Ted m’avait appris ça : quand tu ne sais pas ce qui t’attend, garde tes options ouvertes et tes jambes en mouvement. Si ce n’était que ma cuisse droite tirait à chaque foulée et que la douleur de mon épaule gauche irradiait des décharges jusqu’au bout de mes doigts. Les antalgiques avalés dans l’avion avaient perdu toute efficacité quelque part au-dessus de la Méditerranée.

À travers le rideau de pluie, l’enseigne lumineuse de l’Excelsior apparut tel un phare. Ses cinq étoiles dorées luisaient dans la nuit. Le contraste avec les camps de brousse et les cabines de bateau, où j’avais séjourné ces derniers mois, m’arracha un ricanement amer. Mariam vivait à quelques kilomètres de là. À cet instant, peut-être dormait-elle, ignorant que la femme qui l’avait abandonnée dix-neuf mois plus tôt venait de poser le pied sur le même sol. Cette pensée me comprima la poitrine plus fort que le froid.

Cette nuit du premier jour d’avril 2019, deux sensations se gravèrent dans ma mémoire : le vent polaire giflant mon visage à la sortie de l’avion, et le contact du tarmac français sous mes semelles. Cinq cent soixante-dix-huit jours après l’avoir quittée.

Mon entrée dans le grand hall réveilla l’éclairage dans un effet crépusculaire, et sa chaleur salvatrice m’enveloppa subitement, presque trop après ce froid. L’espace d’un instant, je regrettai mon lit d’hôpital africain que j’avais souhaité quitter pendant de longues semaines.

Un bain chaud. Je ne pensais plus qu’à ça en me dirigeant vers la banque d’accueil. Derrière le comptoir, un réceptionniste en tenue impeccable se tenait au garde-à-vous. Large d’épaules, la coupe militaire, l’homme affichait davantage l’allure d’un videur de boite de nuit que d’un employé d’hôtel. À la vue de ma veste molletonnée et de mon bonnet bleu électrique, j’imaginai sa première pensée : « Quel individu peut débarquer dans un cinq étoiles à une heure du matin ? » Ma dégaine de randonneuse égarée ne plaidait pas en ma faveur. Dans une grimace involontaire, je laissai choir mon sac au sol et balançai mon bonnet sur le plateau dans un floc humide. L’homme se crispa, les yeux rivés sur le morceau de laine qui dégoulinait sur son plan de travail immaculé. Son dégout à peine masqué m’irrita aussitôt, je n’étais pas d’humeur à négocier quoi que ce soit. Face à son silence, j’attaquai d’un ton sec.

— Bonsoir !

Quand son regard croisa le mien, il retint un « oh » de surprise et se reprit de justesse.

— Bonsoir, mons… madame.

Mon corps hurlait son besoin de chaleur. Mes muscles tremblaient sous le blouson trempé, et cette douleur à l’épaule me vrillait les nerfs. J’avais épuisé mon quota d’amabilité pour les politesses.

— Une chambre, s’il vous plait.

— Avez-vous réservé ?

— Non.

— Bien… pour combien de jours ?

— Une semaine ou deux, je ne sais pas encore.

L’homme suspendit ses questions. Le dos droit, il pianota avec une lenteur méthodique, une posture qui ne cadrait pas avec son uniforme. Cet homme avait porté autre chose avant ce costume à liseré doré. La manière dont il balayait l’espace du regard à intervalles réguliers, des réflexes qui ne s’apprennent pas derrière une banque d’accueil. Je rangeai l’observation dans un coin de ma tête. Ted m’avait enseigné à lire les gens avant de leur parler. Derrière moi, le hall désert s’amplifiait du chuintement de la climatisation. L’eau de mes vêtements gouttait sur le marbre pour former une petite flaque sombre à mes pieds. Le temps s’étira plus que ma patience le permettait.

— Hum… je n’ai plus que des suites disponibles, et le prix est sensiblement plus élevé, m’annonça-t-il d’une voix grave dans l’espoir de me décourager.

— Je m’en fous, ça me convient.

— Bien… répondit-il avec une pointe de déception, puis-je vous demander une pièce d’identité et un moyen de paiement, s’il vous plait ?

Sans attendre, je jetai le tout sur le comptoir. Il saisit le passeport et l’ouvrit d’un geste professionnel. La couverture bordeaux frappée de la croix de Malte ne sembla pas le surprendre, contrairement à ce que la photo d’identité lui renvoya. Son regard navigua entre le document et ma personne. Sur le cliché, une jeune femme brune aux cheveux mi-longs souriait à l’objectif. Devant lui, une créature hirsute aux cheveux courts et aux yeux cernés dégoulinait dans son hall.

— C’est bien moi, lâchai-je en soutenant son regard. Les cheveux repousseront, les kilos aussi.

Sans marquer la moindre surprise à ma réflexion, il acquiesça d’un bref mouvement de la tête et replongea derrière son écran. Un point pour lui, la plupart des gens auraient posé la question.

— Y a une baignoire ?

— Bien sûr, madame, toutes nos suites disposent d’une douche et d’une baignoire, précisa-t-il en me tendant une carte magnétique.

— Demain matin, envoyez-moi le service lingerie. Je prendrai mon petit déjeuner dans ma chambre, huit heures.

— À votre service, madame Juin. Je vous souhaite un bon séjour à l’Excelsior.

Je ramassai mon sac d’une main en retenant une grimace. Mon épaule gauche me rappelait sa présence dans une décharge qui me coupa le souffle. Du coin de l’œil, j’aperçus le réceptionniste esquisser un pas dans ma direction, un réflexe conditionné par sa fonction, avant de se raviser. Il avait vu. Je lui tournai le dos sans un mot et me trainai vers les ascenseurs, refusant l’aide qu’il ne m’avait pas proposée.

 

* * * *

 Sur le carrelage glacé de la salle de bains, je dansai d’un pied sur l’autre pour en limiter le contact. La femme qui me dévisageait dans le miroir n’avait plus rien à voir avec la Parisienne d’il y a deux ans. Un teint hâlé, un corps plus sec, des muscles dessinés par des mois de labeur en plein air. Les yeux montraient un changement flagrant, plus dur, plus vieux. Je passai la main dans mes cheveux coupés court, vestiges d’un geste rageur effectué dans une cabine de bateau. Jane avait trouvé ça libérateur. Julie trouvait ça hideux.

Mes doigts effleurèrent la cicatrice carmin de mon épaule gauche, encore gonflée, encore trop sensible au simple contact d’un tissu. Le chirurgien de Mongu m’avait prévenue : une blessure par balle mettait des mois à cicatriser. Il n’avait pas menti. Depuis ma sortie de l’hôpital, la douleur ne m’accordait aucun répit ; elle irradiait dans ma poitrine au moindre geste, transformant chaque mouvement du bras en épreuve. Ma main se posa ensuite sur ma cuisse droite. Le souvenir vivace d’un grappin du baleinier islandais, une zébrure épaisse où la chair avait été plus arrachée que coupée. J’avais refusé l’évacuation. Mon choix, mes conséquences. Puis mon doigt remonta sur mon ventre et s’arrêta sur la plus ancienne. Presque discrète comparée aux autres, à peine un trait pâle sur la peau. Pourtant, elle portait le poids le plus lourd, le souvenir d’un trottoir parisien, un chemisier blanc en sang, et le visage terrifié de Mariam hurlant mon prénom.

Je me glissai dans l’eau brulante et fermai les yeux. Chaque centimètre de peau meurtrie protesta, puis céda peu à peu, anesthésié par la chaleur. La fatigue pesait sur mes paupières comme du plomb. Demain, tout se jouerait, les retrouvailles ou le désastre. Mais ce soir, mon corps et mon esprit exigeaient une trêve. C’est dans cette torpeur qu’un autre combat refit surface.

« Tu es contente de toi, Julie ? »

La réponse semblait monter des profondeurs, presque comme une voix distincte, une tension dans les muscles. Un réflexe de survie qui tournait en rond, surchauffé.

« Fous-moi la paix, Jane ! Tu as vu ce que tu as fait de mon corps ! »

« Ton corps ? Tu plaisantes, là ? Notre corps ! N’oublie pas que c’est grâce à moi si tu as réalisé tout ça, si tu es encore debout. »

« Et je dois te remercier, peut-être ? Combien de fois nous as-tu mises en danger ? Hein, combien ? Tu es fière de nos cicatrices ! Que va penser Mariam ? »

« Tu peux te cacher derrière tes peurs, Julie, j’assume mes choix. Sans moi, tu serais toujours en train de pleurnicher comme une ado dans ton appartement de Paris. Sans moi, tu ne serais qu’une fêtarde qui vomit ses tripes dans un caniveau à la sortie d’une boite. C’est moi qui ai pris la décision de partir au lieu de m’apitoyer sur mon sort. »

« Tes décisions, parlons-en ! Si tu avais su tenir ta langue devant maman, nous n’en serions pas là. »

« Tu aurais préféré lui mentir et cacher Mariam toute ta vie ? Pauvre fille, tout juste bonne à parler à un miroir. »

« Parce que partir, ce n’était pas fuir, peut-être ? Aujourd’hui, je pense au présent, alors, laisse-moi tranquille, Jane, tu vas encore tout gâcher. »

Le silence de la salle de bains, troublé par le goutte-à-goutte de la douche, me réveilla. L’eau avait tiédi sans que je m’en rende compte. Je sortis de la baignoire en frissonnant, m’enveloppai dans un peignoir trop grand. Je passai la main sur la glace embuée. Le reflet se brouilla un instant, puis se reforma. Les contours de mon visage semblaient flotter, instables. Jane n’était pas une personne. Elle était un interrupteur de secours que j’avais activé trop souvent, trop longtemps. Et ce soir, pour la première fois, je sentis le mécanisme grincer. Sa rage irradiait dans ma clavicule. La fatigue scellait mes paupières.

Je remontai le fil de mes souvenirs. À ce mois de septembre 2017 où tout avait commencé à se fissurer. Un froid venu d’ailleurs m’enveloppa soudain. La température glaciale d’un début d’hiver, sur un quai brumeux d’Oslo où, dix-neuf mois plus tôt, j’avais cessé d’être Julie pour la première fois. Le vent de ce matin-là sentait le sel et le gasoil. Je me souviens encore du poids de mon sac tombant sur le béton. De l’homme qui m’attendait en bas de la passerelle. Il ne le savait pas encore, mais il allait donner un nom à ma fuite.

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Dans les yeux de Julie – T2

578 jours. C’est le temps passé par Julie loin de Mariam, loin de la France, loin d’elle-même. Quand elle revient à Nantes, rien ne se passe comme prévu. Mariam s’est reconstruite sans elle. Jane, cette voix intérieure née pour la protéger, menace de la consumer. Et quelque part en Italie, Marie, la mère qui n’en a jamais été une, attend dans l’ombre. Une aide inattendue lui permettra d’affronter sa propre histoire. Et peut-être de retrouver celle qu’elle aime.

Premier chapitre disponible : ici
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DLYJ Tome 2
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UN METRE cinquante

Sortie fin 2026

Synopsis

Dans le silence de la ferme de Jeanne, Yann apprend à redevenir humain. Son corps, autrefois outil de performance, est devenu une enveloppe de honte et d’alcool. En cherchant l’oubli, il trouvera la reconstruction.

De l’autre côté de la clôture. Suzie subit une androphobie qui lui interdit tout contact masculin. Lorsqu’elle rénove la maison voisine, un plancher cède et la piège sous les décombres. Yann intervient et la sauve. Sous l’œil bienveillant et manipulateur de Jeanne, une cohabitation forcée s’organise.

Entre les silences habités, les rechutes d’alcool et les secrets de famille, deux êtres cabossés vont apprendre que guérir ne signifie pas effacer ses cicatrices, mais accepter d’être vulnérable.

Au-delà de la romance, « Un mètre cinquante » interroge la fluidité des sentiments face aux étiquettes imposées. Comment aimer quand l’amour contredit l’identité construite ? Comment accepter de l’aide quand la vulnérabilité a été une arme utilisée contre soi ? Porté par la figure tutélaire de Jeanne, le récit suggère que la résilience n’est pas un retour à l’état initial, mais la construction d’un nouvel équilibre, imparfait et vivant, où le silence n’est plus un vide à combler, mais un refuge partagé.

Chapitre 1 disponible :  ICI

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UN METRE cinquante – Chapitre 1

Chapitre 1 – Jeanne

Mon histoire commença par une belle journée de mars. Ce jour-là, peut-être moins ivre que les autres, j’arrachai le combiné de son socle pour ne plus entendre sa sonnerie stridente résonner dans mon crâne. J’étais prêt à en découdre avec cet empêcheur de cuver en rond, quant au moment de déverser ma colère, une petite voix prit les devants.

— Bonjour mon petit Yann, comment vas-tu, mon garçon ?

Le téléphone faillit m’échapper. Même noyé dans les vapeurs d’alcool, j’aurais reconnu cette voix entre mille. En manque d’air, je mis plusieurs secondes à réagir. Mes genoux lâchèrent d’un coup et je retombai lourdement sur mon lit qui émit un gémissement sinistre. Un effort surhumain me fut nécessaire pour émettre une réponse audible.

— Ma… mamie ? Euh… bien et toi ?

Comment vous décrire Jeanne ? Du haut de son mètre cinquante, cet amour de femme de 85 ans avait une compassion à toute épreuve. Un don pour apaiser les maux. Entourée d’une dizaine de poules, d’un âne, d’un vieux chat et d’une vache sauvée de l’abattoir. Jeanne vivait dans une petite ferme au bout d’un village perdu de deux cents âmes, héritage d’un lointain passé familial d’éleveur de bétail.

Ma grand-mère maternelle est quelqu’un de très particulier pour moi. À la mort de mes parents, elle devint ma seconde mère, mon ange protecteur en m’élevant avec tout l’amour que son cœur possédait. Le petit garçon eut une véritable dévotion pour cette femme, seule personne au monde à qui je ne pouvais rien refuser.

— Je vieillis, mon petit, je vieillis, confirma-t-elle d’une voix fluette. Il y a longtemps que tu n’es pas venu me rendre visite. J’ai besoin de ton aide, aurais-tu l’occasion de passer ?

Je voulus bégayer une vile excuse, mais elle resta bloquée dans ma gorge. Je ne pouvais pas mentir à Jeanne, elle l’aurait détecté à la seconde. J’acceptai mollement l’invitation, puis mit fin à la conversation.

Un sentiment de honte se propagea jusque dans mes cellules. En aucun cas, je ne voulais montrer mon état pitoyable à mon aïeule. La peiner m’était tout bonnement inconcevable. Pourtant, je l’avais trahi en oubliant les valeurs qu’elle m’avait inculquée toutes ces années. Cette journée fut une des plus dures de mon existence. D’un côté, la bouteille sur la table m’invitait à une fuite facile, de l’autre, le visage rempli de tristesse de Jeanne hantait mon esprit. Elle avait besoin de moi, ma décision ne pouvait avoir qu’une issue. Dans l’heure qui suivit, j’ingurgitai un ersatz de repas, pris une douche, la première depuis longtemps, puis en tremblant, vidai dans l’évier tous les récipients tentateurs présents dans mon appartement. Demain serait un nouveau jour, décidai-je sûr de moi. Un peu trop même, j’en conviens.

Après de nombreuses journées de douleur et de nuits de cauchemars à combattre les démons du placard ; je me retrouvai devant sa porte. Un sourire contraint aux lèvres, mes mains verrouillées au fond des poches pour cacher mes tremblements de drogué en manque. On dit souvent que la vie tient à peu de choses. Pour moi, c’est un simple coup de fil qui la fit de nouveau basculer.

* * * *

Six mois auparavant, mon quotidien semblait se dérouler à merveilles ; quand un grain de sable grippa la machine et me prouva le contraire.

J’avais donné cinq ans à cette boite. Une parcelle de vie vaporisée d’un claquement de doigts par ma responsable, Olivia Corner, connue pour sa disposition à botter en touche dès qu’une décision importante devait être prise. Trois semaines plus tôt, cette charmante femme au management toxique m’avait tendu le dossier Karback avec un sourire en coin, « c’est le Graal, Yann » m’avait-elle affirmé alors qu’il avait 90 chances sur cent de foirer. Le crash opéré, elle me jeta en pâture au comité de direction comme un os à des chiens. Ensuite, elle proposa sa solution, enfin celle qui en découlait naturellement. À elle, gloire et honneur ; à moi, le licenciement pour faute avec effet immédiat. C’était cher payé.

Ce jour-là, mon retour dans l’open-space fut orageux. Face à mon mètre quatre-vingt-dix, mes collègues n’osèrent pas bouger une oreille quand je me mis à balayer d’un geste rageur les piles de dossiers qui encombraient mon poste de travail. Je déversai ensuite le contenu de mes tiroirs au sol et ramassai mes effets personnels. La somme de mes années de labeur remplissait à peine un carton de papier photocopieuse. L’employé indispensable que j’étais, laissait ainsi sa place à un autre cadre dynamique, plein d’avenir et qui deviendrait, lui aussi, indispensable.

La porte du hall franchit, Je descendis la rue Servient au pas de course pour évacuer ma colère. Jamais une telle chose n’aurait dû arriver. Dans ma quête de succès, j’étais devenu ce que je méprisais le plus, un homme imbu de lui-même qui prétextait la jalousie des autres sur son insolente réussite. Affublé d’œillères grand format, j’avais ainsi ignoré les alertes que mes amis avaient agitées sous mon nez tels des chiffons rouges devant un taureau en furie. Enfin, ceux qui me parlaient encore. Rongé par un perpétuel besoin de reconnaissance, je n’avais eu de cesse de prouver ma valeur au monde. Ma revanche sur la vie qui m’avait durement malmenée.

— Quel con, mais quel con !

Je m’arrêtai net, laissai choir le carton au sol qui réagit d’un bruit mat et lançai une insulte au fleuve, les mains accrochées au garde-corps. En contrebas, le Rhône charriait une eau limoneuse gonflée par les orages, dont la couleur ocre rivalisait avec mon humeur. Des branches arrachées filaient dans le courant sans jamais ralentir, aspirées vers un ailleurs que je préférais ne pas imaginer. Le métal vibrait sous mes paumes à chaque passage de voiture dans mon dos, personne ne s’arrêterait, ne tournerait la tête vers un type penché par-dessus la rambarde qui serrait les mâchoires à s’en briser les dents. La puanteur âcre des eaux me piqua les narines et je reculai d’un pas, écœuré autant par l’odeur que par le spectacle pitoyable que je devais offrir. Le visage de Karine refit surface au milieu de ce chaos intérieur, comme un rappel que qu’une épreuve m’attendait de l’autre côté du pont. Affronter ma compagne serait l’étape suivante, la plus compliquée. Fait du hasard, elle était présente ce jour-là, comme si le sort avait décidé de tout cumuler dans cette seule et même journée. En toute logique, l’annonce de mon licenciement allait être l’aiguillon de trop dans ma vie de couple à la dérive.

Pour parfaire cette belle journée d’automne, mon arrivée impromptue rajouta de l’huile sur le feu, attisant les flammes d’une discorde qui n’en avait nullement besoin. Une fois de plus, Karine avait laissé ses clés dans la serrure, m’empêchant d’y introduire les miennes. Je m’emportai plus que de raison en assénant plusieurs coups de poing rageurs sur la porte d’entrée qui résonnèrent dans tout l’étage. L’effet, dans un bruit de faïence brisée, fut immédiat, mais ce n’était pas vraiment celui que j’escomptais.

— Karine, tes clés bordel !

L’intéressée ouvrit furieuse, un morceau de faïence en main, de ses yeux auraient pu sortir des poignards.

— Abruti ! Pourquoi as-tu tapé sur cette porte comme un malade ? Tu m’as fait peur, j’ai lâché le vase de ma mère.

— Je ne l’aimais pas de toute façon, grognai-je en toute mauvaise foi.

Déboussolée par mon attitude, elle se figea une demi-seconde avant de contre-attaquer.

— Qu’est-ce que tu fous là, d’abord ?

— Ils m’ont viré !

— La vache, que s’est-il passé ?

— Le dossier Karback était une arnaque.

— Tu vois, je te l’avais dit, mais tu ne m’écoutes jamais !

Karine avait raison sur toute la ligne, mais bouffi d’orgueil, je n’avais aucune envie de confirmer ses propos. Ensuite, il arriva ce qu’il devait arriver. Engueulade, mise au point en sens unique, départ de Karine. Fin de l’épisode.

Trois jours plus tard, Karine refit surface pensant le calme revenu. La maitresse de maison aurait pu me pardonner si, en franchissant le seuil, elle n’avait pas découvert son salon dévasté et un légume avachi sur le canapé, le menton luisant, entre les bouteilles vides et une pile d’emballages de pizzas, dont les plus anciennes, embaumaient l’appartement d’un fumet que même un éboueur aurait jugé excessif. À ma décharge, je tenais une conversation passionnante avec un rat jaune et un éléphant rose de même taille qui, assis côte à côte sur la table basse me fixaient avec l’air patient de thérapeutes attendant que leur client finisse de parler. Je m’apprêtais d’ailleurs à leur confier un point essentiel quand un torrent d’eau glacée me ramena brutalement dans le monde réel. Mes compagnons disparurent sans avoir la politesse de me saluer. Au-dessus de moi, Karine brandissait encore la bassine, les lèvres pincées. Elle attendit patiemment que mes yeux retrouvent un semblant de mise au point, puis vida son sac dans un monologue parsemé d’injures non retranscriptibles aux personnes sensibles et me donna deux jours pour remettre tout en ordre avant de quitter les lieux. Fin de l’histoire.

Cette femme était le premier amour de ma vie, elle était merveilleuse, patiente, vu le temps qu’elle avait passé à me supporter. Nous avions tant de projets en commun : une maison avec jardin, des enfants, un labrador. Enfin, l’avenir idéal des couples ordinaires.

Je finis dans un hôtel sordide avec armes et bagages. Un mois plus tard, je trouvai un studio à l’écart de Lyon pour un loyer plus en rapport avec mes moyens. L’alcool est un faux ami. Il vous enveloppe de vapeurs insidieuses qui vous font oublier vos problèmes le temps d’un spleen, si futiles et dérisoires soient-ils pour le monde. Chaque verre anesthésiait mes pensées, mon envie de combattre, de rébellion, chaque goutte dans mon sang, travestissait la réalité. Mes années de travail sur moi-même pour enterrer une nostalgie profonde d’un mal de vivre, se volatilisèrent au fil des jours. Les cauchemars que je pensai enfouis à jamais refirent surface. J’aurais vendu mon âme pour qu’ils soient effacés à jamais de ma mémoire. Ils rouvrirent la plaie à peine cicatrisée de mon enfance, témoin involontaire de la vision de mes parents arrachés avec brutalité à la vie.

La molécule hypocrite me poussa à aller toujours plus loin, de descendre dans les profondeurs des enfers avec l’espoir incertain d’y trouver un royaume dont je serai le maitre. Cette quête fut un nouvel échec, bientôt, lors d’une nuit plus sombre que les autres, je planifiais un voyage sans retour.

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Dans les yeux de Julie – T1, chapitre 1

1- Lundi

Ma langue passe et repasse lentement sur mes canines supérieures. J’ai toujours aimé la sensation procurée par ce mouvement. Depuis mon entrée dans la salle, j’admire la peau métissée de la femme assise devant moi. Une goutte de sueur perle le long de sa nuque pour mourir sur son débardeur qui lui colle au corps. La chaleur torride de ce début d’été sature l’air de la pièce en manque d’aération. Nous transpirons tous façon sauna. Quelle idée stupide de prévoir des sessions dans cet endroit où cinq postes informatiques tiennent à peine. Ces murs aux couleurs délavées et cette moquette hors d’âge ne rendent pas honneur à la réputation de la maison.

Par un beau lundi matin de juin, nos prétendants ont attendu un long moment dans le hall pour signer leur feuille de présence. Je les ai sentis nerveux et impatients d’entamer les épreuves afin d’obtenir notre fameux certificat de validation de connaissances ; un Graal qui ouvre de nombreuses portes dans l’univers de l’informatique de pointe. Depuis quatre ans, j’ai le privilège de travailler pour Charles Vanher, l’emblématique patron et fondateur du groupe Airana, spécialisé dans les secteurs de l’informatique et des technologies avancées. Le siège de Paris héberge une de ses dernières idées de génie : une section un peu particulière délivrant le fameux sésame, un refuge de geeks en tout genre dont je fais partie.

Ce matin-là, sans savoir pourquoi, les courbes félines de l’unique femme du groupe ont attiré mon attention et éveillé mes sens. Une silhouette de rêve avec quelque chose de sensuel, d’indéfinissable dans sa façon d’être. Un coup d’œil sur sa fiche m’indiqua : Mariam Le Guennec, trente-six ans, session de développement. Le tirage au sort fit ensuite mon bonheur en me désignant sa tutrice. Discrètement, mon ami Paul m’a poussé du coude et glissé à l’oreille.

— Tu es une petite chanceuse, toi !

Grand amateur de femmes exotiques, je suis sure qu’il aurait vendu son âme au diable pour troquer sa place contre la mienne. D’humeur taquine, je lui ai répondu d’une superbe grimace. Ensuite, le discours de bienvenue du patron, très en forme ce matin, traina en longueur et le timing nous laissa juste le temps d’échanger nos prénoms.

À chaque regard sur l’écran de son candidat, Paul soupire et lève les yeux au ciel, signe que sa semaine va être compliquée. Je souris. Chaque session a son maillon faible et ces dernières semaines, j’ai eu le chic d’être la gagnante. À cet instant, je suis d’humeur joyeuse, le sujet semble parfaitement convenir à Mariam que je sens très à l’aise dans cet exercice. Notre rôle est simple : pendant cinq jours, sur des sujets pointus de développement, nous scrutons et évaluons à la loupe un postulant, appelé candidat ou stagiaire selon notre envie. D’ailleurs, une erreur d’inattention m’interpelle sur son écran. Je me penche doucement à son oreille, une bonne occasion pour profiter des fragrances de son corps ; l’odeur de sa peau mélangée à un parfum légèrement fruité est un vrai plaisir, elle le porte à merveille.

— Attends deux secondes, s’il te plait.

Je suis une olfactive comme le répète souvent Paul. Certains effluves ont tendance à éveiller mes plus bas instincts, mon côté louve, parait-il. Elle stoppe sa saisie et tourne la tête dans l’attente d’une réponse. J’allonge le bras pour lui souligner l’endroit où elle a fauté et, au moment où ma main effleure son épaule dénudée, un frisson me parcourt ; une légère décharge électrique qui se transmet jusqu’au bas de mon échine et me fait tressaillir.

— Tu… tu as oublié un paramètre ici, et pense à commenter à la suite, lui dis-je doucement à l’oreille, quelque peu troublée.

Elle acquiesce d’un signe de tête et réagit au quart de tour, puis ses mains agiles reprennent leur course sur le clavier. La correction est parfaite. Par réflexe, je pose amicalement ma main sur son épaule pour valider, mais ce geste anodin a, lui aussi, des conséquences inattendues. Mes doigts sur la naissance de son cou me transmettent une chaleur particulière qui me chauffe le sang. Je n’ai jamais ressenti cela auparavant, même pour les beaux mâles bodybuildés, proies favorites de certaines de mes sorties de fin de semaine. Certes, sa peau est douce, mais rien de rationnel à tout ça. Le manque de sommeil me joue des tours, ou alors… non, c’est idiot ! J’ai du mal à décrire la sensation qui nait en moi et monte comme un vague. C’est à la fois très plaisant et étrange, même si cela me gêne et que l’endroit est totalement inadéquat pour avoir ce genre de pensées. Par instinct, j’ai envie de me laisser aller et de profiter pleinement de ce moment. Mon esprit part à la dérive, perdant petit à petit la notion du temps. Quand une légère tape sur l’épaule me sort de ma torpeur. Je sursaute et tourne la tête. Paul m’interroge avec un regard sévère et je sens un « qu’est-ce que tu fous, bordel ? » pointer le bout de son nez. La mort dans l’âme, je romps le contact, mais mes yeux restent rivés sur ce cou dont je scrute chaque parcelle à la recherche d’une logique à ce phénomène.

Soudain, la porte de la salle s’ouvre, elle apporte un air frais salutaire et me donne l’occasion de remonter à la surface, de reprendre le contrôle de mes émotions. Une manière efficace d’écourter cet instant chronophage où j’ai négligé mon rôle ; chaque seconde compte dans cet examen.

— Pause-repas dans deux minutes ! scande une voix féminine à la volée.

Je suis surprise, cette première matinée s’est écoulée à une vitesse folle. Cette pause et la climatisation du restaurant vont me permettre de retrouver mes esprits et calmer mes ardeurs. La sensation des vêtements qui adhèrent à ma peau est désagréable ; un détour pour me rafraichir s’impose.

Traversant les couloirs en mode zombie, j’entre dans ce lieu intimiste réservé aux dames et me place devant un lavabo. Sans préavis, le miroir me colle une bonne claque : il me renvoie ma tête de petite brune maquillée à l’arrache ce matin, faute de temps. Ses beaux yeux bleus fatigués lui indiquent clairement d’arrêter de passer ses soirées à mater des séries pour oublier qu’elle est seule. La sueur n’arrange rien non plus. Waterproof, mon œil, oui ! Je me penche et m’asperge le visage pour effacer toute trace de ces délits. Tu rêves, ma fille, c’est en pure perte !

Mon entrée dans le self est un vrai bonheur tant la température y est agréable. Même si j’ai la faim au ventre, ma cible prioritaire reste ma charmante candidate. Une idée fixe gravée dans mon esprit depuis « l’incident ». Je balaye le lieu du regard. La salle d’une centaine de places est au trois quarts pleine, mais sa taille au-dessus de la moyenne constitue un atout non négligeable et il ne me faut pas longtemps pour la localiser près des baies vitrées. Je vais enfin connaitre autre chose que son cou et peut-être avoir l’occasion d’étancher ma soif de réponses.

— Je peux m’assoir ? questionné-je d’une petite voix.

La bouche pleine, elle lève les yeux, étonnée, et acquiesce d’un mouvement de tête. Timidement, je me pose à demi sur ma chaise en essayant de rester la plus droite possible. Mon plateau, avec son unique assiette de salade composée, fait pâle figure comparé au sien, chargé d’un menu complet.

— Julie Prévert.

— Mariam Le Guennec, répond-elle entre deux mastications.

J’ai franchi la première étape, mais à mon immense surprise, ma compagne de table retourne pourfendre à grands coups de fourchette tout aliment à sa portée. Elle met à mal le plan de mon côté introverti qui espérait un premier pas de sa part. Un gros doute m’envahit ; ai-je eu raison de m’assoir ici ? Au premier abord, nous n’avons rien en commun. Comme d’habitude, J’ai laissé ce foutu instinct décider sans réfléchir une minute, victime de mon impatience chronique et de mes envies me dirait Paul d’un ton sévère. Alors maintenant, autant que je me taise, cela m’évitera de passer pour une andouille. Je dois laisser les choses se faire naturellement.

Le hic, c’est ce sentiment de déjà-vu qui me chiffonne. Nous sommes nous croisées par le passé ? J’ai la furieuse impression que oui, mais impossible de me souvenir du lieu ni du moment. La fac aurait été une bonne idée, si nous n’avions pas dix ans d’écart. Ou alors, en boite ! Lors d’une de mes sorties nocturnes et dans ce cas, c’est très délicat de lui en parler, surtout si… je n’ose pas y penser. Pourtant un physique pareil ne s’oublie pas : un nez fin, une bouche pulpeuse, des pommettes hautes, des yeux d’un noir intense et une coupe afro avec des ondulations ; le tout bien posé sur un cou fin et un corps de rêve moulé dans un petit débardeur à bretelles. Une vraie figure de magazine de mode. Je suis admirative et son côté sexy au naturel me subjugue. Et moi, comment serai-je dans dix ans ?

Mariam lève la tête et me dévisage.

— Quelque chose ne va pas ? interroge-t-elle, étonnée par mon mutisme.

— Non, enfin si, excuse-moi, je… j’adore ta coupe !

Prise de cours, j’ai bafouillé une réponse au hasard, mais mon explication n’est pas crédible pour un sou. Elle va me prendre pour une gamine, mais l’attaquer direct pour savoir où elle passe ses nuits de libertinage ne serait pas mieux. Mal à l’aise, j’évite son regard et plonge le nez dans mon assiette. J’ai vraiment le chic pour gâcher mes entrées.

— C’est dur à coiffer certains matins. Par contre, vu ta nature de cheveux, tu devras attendre quelques mois pour espérer la même !

Cette remarque est la bienvenue. J’émets un petit rire gêné. À moi de rebondir et de trouver quelque chose pour changer de sujet. L’anneau présent à son doigt est une sortie inespérée.

— Tu es mariée ? demandé-je, l’air faussement détendu.

— Non, c’est juste pour qu’on me fiche la paix, ça éloigne les lourdingues. Le prince charmant qui me l’a offert s’est barré avant la naissance de ses filles.

Aïe ! pourquoi ai-je posé cette question, moi ? J’ai l’impression que c’était le sujet à éviter et j’ai plongé dedans la tête la première. Je suis vraiment la reine de la gaffe quand il s’agit de communiquer. La bouche ouverte comme un poisson hors de l’eau, j’ai une envie soudaine de disparaitre dans un trou de souris.

— Ne t’inquiète pas, reprend-elle avec un grand sourire, ta question ne me dérange pas. Tu sais, en y réfléchissant bien, cela ne m’a jamais empêché de me faire draguer.

Ouf, sa réponse me soulage, évacuant au passage une partie de la honte qui s’immisçait en moi. Sans attendre, mon interlocutrice repart à l’assaut de son assiette.

— Pourquoi le gardes-tu alors ?

— Je ne sais pas. Peut-être pour me rappeler de ne pas accorder trop facilement ma confiance aux hommes.

— Tu as bien raison, rétorqué-je pour appuyer ma remarque. Ici, j’ai pas mal joué des coudes pour qu’on me fiche la paix. Tu as combien d’enfants ?

La maman se redresse et attrape son mobile.

— Deux ados de 14 ans, tiens regarde !

Avec un grand sourire, elle me présente une photo de deux jeunes filles sur une plage, belles comme des cœurs.

— C’était une grosse responsabilité, non ?

— C’était surtout une bêtise, pour être polie. On était deux idiots en fin d’études et j’étais folle de lui. Mon amoureux transi a coupé les ponts dès que je suis tombée enceinte et en parfait gentleman, il a quitté la région pour fuir ses responsabilités.

Cette femme me fascine, nos vies sont pourtant à des années-lumière l’une de l’autre. Moi, petite célibataire parisienne de vingt-six ans avec un quotidien bien pauvre, des problèmes domestiques insignifiants. Mes journées au bureau, le soir sur mon vieux canapé à mater des séries et en boite le weekend pour satisfaire mes pulsions. Une sorte d’ado qui n’aurait pas évolué depuis la fac. Un coup de blues me tombe sur le crâne comme un constat sans appel : ma vie est nulle.

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