Temps de lecture : 9 minutes – Texte non définitif – Sortie fin 2026
Aujourd’hui, j’ai quarante ans et je dois affronter le monde extérieur. C’est un curieux hasard du calendrier. Les prochaines heures me diront si c’est un cadeau ou une sanction, mais je préfère laisser de côté la deuxième option.
J’ai hâte que le système de ventilation de cette foutue combinaison démarre, ce mélange d’odeurs de vieux caoutchouc et de sueurs me lève le cœur. Dans mon dos, le préparateur râle et me secoue comme une marionnette, aggravant davantage mon stress. J’aurais dû boire davantage avant de quitter mon labo, ça m’aurait apaisé. J’espère que le numéro 87 gravé sur mon plastron me portera chance, c’est une superstition un peu puérile, mais je m’accroche à ce que je peux. Nul ne connait le passé de ces armures et les épreuves qu’elles ont traversées toutes ces années.
J’ai essayé de garder la tête haute au moment d’intégrer l’exosuit, de jouer la confiance devant mes pairs, mais derrière ce masque de sérénité qui risque de se fissurer à tout moment, une peur primale ne m’a pas quitté depuis l’annonce de cette sortie. Je donnerais tout ce que j’ai pour éviter cette épreuve.
Dans le hall de départ, une vingtaine de compagnons se sont rassemblés pour assister à notre départ. Certains nous envient, d’autres, conscients du défi, nous regardent avec compassion, Tous savent que l’au-dehors, comme nous le nommons, est synonyme de purgatoire. En retrait, adossé au mur près de l’entrée, un Vaillant regarde la scène en silence. L’épaulette bleue de son uniforme m’a tout de suite interpelé, la même que lors de la visite de notre section, il y a trois jours. Pourquoi ai-je l’impression que son regard est braqué sur moi ? Mon cerveau me joue des tours. C’est peut-être un hasard, juste un hasard, je me donne trop d’importance.
C’était un jour comme les autres. Le Réveil à 5 h par le signal automatique, la barre nutritive avalée après un lent mastiquage, puis la bouteille d’eau tiède bu d’un trait comme chaque matin. L’hydratation est importante pour optimiser les fonctions cognitives. Après les exercices physiques règlementaire, avec Mik321, mon binôme de cellule, nous attaquons le contrôle de routine des tableaux de commandes et de la pression du réseau des colonnes d’alimentation. Il est 5h30. La purification de l’eau est notre mission pour la communauté. Pour elle, nous avons été choisis, formés.
Pas un mot n’est échangé entre nous, nous exécutons cette procédure depuis des années. Seul le chuintement des pompes et le cliquetis régulier des analyseurs rythment nos journées. Un bruit de fond si familier que son absence me réveillerait la nuit.
C’est lui qui les a repérés en premier. Un léger coup de coude, un mouvement du menton vers l’entrée du secteur où étaient apparues trois silhouettes. Deux Vaillants en uniforme, casqués, la main près de la crosse de leur arme. Entre eux, un homme que je n’avais jamais vu. Ma première pensée a été une erreur de niveau, notre section n’a que très peu de visites dans l’année. Il avait une trentaine d’années, pas plus ; un visage lisse, anguleux, des traits fins presque taillés au couteau, la mâchoire serrée. Sa tenue était d’une coupe que je n’avais jamais croisée, un tissu sombre, ajusté, sans une reprise, sans un pli. L’insigne des fondateurs sur la poitrine. Tout chez lui respirait un ordre que je ne connaissais pas, un ordre qui n’avait rien à voir avec le nôtre. Lui, un sage ? À son âge, comment était-ce possible ?
Il s’est avancé dans la cellule d’un pas lent, les mains croisées dans le dos. Ses yeux ont balayé la salle, se sont attardés sur les colonnes de filtration, puis sur le collecteur, sans logique. N’importe quel technicien aurait commencé par vérifier les données du tableau de contrôle et des jauges de pression, c’est la base. Lui a regardé la tuyauterie comme on regarde un décor. Cet homme ne savait pas ce qu’il cherchait. J’ai lancé un regard étonné à Mik321 qui a aussitôt haussé les épaules. Il avait raison, pourquoi s’en soucier. Il est passé devant nous à moins d’un mètre. Et, rien. Pas un regard, pas un signe de tête, pas même cette crispation que les gens importants ont, quand ils choisissent délibérément d’ignorer quelqu’un. Ses yeux sont passés sur nous avec cette froideur lisse qui ne contient ni mépris ni indifférence, quelque chose de pire, une absence totale. Nous n’existions pas. Comme si la notion même de notre présence ne l’avait pas effleuré. Seul son regard s’était arrêté une fraction de seconde sur les numéros tatoués sur nos poignets. Puis plus rien.
Les Vaillants ont suivi sans nous accorder davantage d’attention. L’un d’eux a même failli me heurter en passant près de moi. L’autre, un peu en retrait, portait une épaulette bleue nuit sur son uniforme, le symbole d’une fonction particulière, je crois. Celui-là s’est arrêté une seconde. Derrière sa visière opaque, impossible de savoir ce qu’il regardait. Puis il a repris sa marche et le groupe a disparu dans le couloir.
— Tu as vu ? a soufflé Mik après quelques secondes.
— Le gradé ?
— Non, le type au milieu. C’est sa deuxième visite dans ce niveau ce mois-ci. D’habitude, on ne les voit jamais dans les parties techniques.
J’ai haussé les épaules. J’ai repris mes relevés là où je les avais laissés. L’installation tournait normalement, les chiffres étaient bons. Tout était en ordre. Trois heures plus tard, un document tombait dans le réceptacle du pneumatique.
Le souvenir de ma première sortie, dix ans en arrière, me hante encore. Un accident stupide qui a failli me couter la vie, me laissant souffrir pendant des semaines, le dos brulé par les pluies acides.
Ce soir, une myriade de questions afflue dans ma tête, je ne suis pas à l’aise au-dehors, dans ce monde toxique où l’homme n’a plus sa place. Cette nuit, la météo sera-t-elle propice ? Et s’il pleut ? Je frémis à cette seule pensée. D’ailleurs, les expéditions sont plus fréquentes ces derniers mois sans que personne ne sache pourquoi, et toujours de nuit. Et puis, nous sortons à quatre ? Ce qui, de mémoire de préparateur, n’est jamais arrivé. J’aurais dû questionner les autres. Je présume que les sages doivent avoir leurs raisons, qui suis-je pour m’interroger ? Je ne devrais pas douter sans cesse, seule la mission que l’on m’a confiée compte. Ensuite, je retrouverai la sécurité de mon labo et comme d’autres avant moi, j’aurais réglé ma dette à la communauté.
Par deux tapes sur l’épaule, le préparateur interrompt mon monologue mental. Autour de nous, le hall se vide en silence. La lumière passe au rouge, la boule au creux de mon estomac se fait plus pesante. Le Module d’Assistance Mécatronique lance un checkup, d’ici peu, les sangles de l’exosuit m’irriteront la peau malgré les protections. Je ne dois pas me plaindre, cette armure, aussi imposante soit-elle, nous a permis de prendre l’avantage sur les dangers extérieurs et d’après les Vaillants, à préserver de précieuses vies dans nos rangs.
Le souffle court, je sens ma gorge se serrer, si je ne me calme pas, MAM ne manquera pas de me le rappeler. Foutue machine !
— Armure opérationnelle à 90 %, résonne une voix monocorde dans mon casque, départ dans cinq secondes.
— Eh… Mais il manque dix pour cent !
Les uns après les autres, les voyants passent au vert, pas le temps d’essayer de comprendre ce manque, la lumière du hall s’éteint, nous plongeant dans un noir d’encre. Sur nos visières, le décompte s’affiche à l’unisson, mon rythme cardiaque s’accélère sous une violente montée d’adrénaline.
Cinq, quatre, trois, deux, un.
Dans un grincement strident de métal rongé par la rouille, le panneau d’acier coulisse sur ses rails usés par le temps. Bientôt, un filet de lumière blanchâtre envahit la salle et allonge nos ombres fantomatiques.
« Bon sang, un tel vacarme doit s’entendre à des kilomètres à la ronde, autant sonner le tocsin pour annoncer notre sortie au monde ! »
Chacun notre tour, nous nous élançons suivant l’ordre prédéfini. J’ai hâte de franchir le seuil, qu’on en finisse. MAM scanne la rue à la recherche du moindre mouvement, puis affiche la carte du secteur de la ville avec le chemin à suivre. Ici, l’erreur n’est pas envisageable, nos pas doivent être calculés, chaque instant est précieux. Même si je suis conscient qu’aucun être doué de raison ne se risquerait dans ce périmètre couvert par nos tourelles de défense, la prudence reste la première règle en milieu hostile. Cette nuit, la lune a toutes ses rondeurs et ce ciel vide de tous nuages ne nous sera pas favorable. Bon, il ne pleut pas, c’est déjà ça.
Le mode vision nocturne s’enclenche aussitôt, donnant des aspects encore plus lugubres à cet environnement. Les cent mètres du no man’s land présent devant l’entrée sont avalés en quelques secondes. Un bond me suffit pour accéder au toit de l’immeuble le plus proche. La sensation de défier les lois de la pesanteur à chaque saut est grisante. J’avais oublié ce sentiment si particulier de puissance procuré par l’exosquelette.
En moins de quinze minutes, le sommet de mon premier checkpoint apparait au loin, une tour de six étages encore debout par miracle. Cet amas difforme de béton et d’acier est un défi perpétuel à la gravité, si elle bascule, elle en entrainera d’autres dans un jeu de domino géant. Éternel pessimiste, cette pensée me donne des sueurs froides, je ne peux pas m’empêcher de voir le pire dans chaque situation. Si le danger n’était pas omniprésent dès la porte du Refuge franchi, la pose de ces foutues balises relais serait une promenade de santé. Ma lettre de mission indique que notre couverture de surveillance s’est retrouvée fortement réduite ces dernières semaines. Le matériel souffre dans cet environnement pollué, et quand ce ne sont pas les pluies acides, elles sont détruites par les pillards ou la vermine locale.
La zone est déserte, les épaves de véhicules et des pans entiers de façade qui jonchent les rues rendent toute progression difficile au sol et les immeubles éventrés n’offrent aucun abri pour y survivre. Autour, les bâtiments font plusieurs étages de moins, ce surplomb a été parfaitement choisi pour me donner l’avantage si un éventuel gêneur apparait. Encore quelques sauts et j’aurais atteint mon premier objectif.
Cette mission de huit heures demande une gestion rigoureuse de mes ressources et mon excitation brule de précieuses minutes d’oxygène. Hors de question que je mette mes poumons en danger en respirant cette atmosphère toxique. Sans compter qu’au lever du soleil, ma combinaison bibendum fera de moi une cible facile.
Derrière le filtre de la vision nocturne, j’imagine des terres stérilisées à perte de vue, rappel permanent de la folie des hommes. Les vestiges de notre passé s’étalent sous mes yeux, véritable défi à la morsure du temps, les carcasses des bâtiments s’érigent fièrement à la lune. Comment Newcity a-t-elle résisté au souffle du feu nucléaire reste pour moi un mystère. Si au loin, des colonnes de fumée n’apparaissaient pas çà et là, cette mégapole fantôme semblerait exsangue de toute vie et ma solitude encore plus grande.