L’envie

Temps de lecture : 1 minute.

 Pour la première fois depuis des siècles, je fus délicieusement surpris par le sentiment de liberté procuré par ce nouveau corps. Dès les premières lueurs de l’aube, je partis flâner dans le parc de la tête d’Or. J’aime cet écrin de verdure qui a su garder son charme tout au long de ces deux siècles d’existence. L’automne a toujours eu ma préférence, ce moment enchanteur où les feuilles des arbres commencent à jaunir apporte une touche supplémentaire de couleur invitant à la contemplation. Au fil de la journée, les fragrances d’humus ravivaient les souvenirs d’un lointain passé de cavalcades dans les grandes forêts des régions du nord.

Sous mes yeux, la faune qui s’agitait excitait mes sens, certains se préparaient au départ, d’autres aux dangers de l’hiver. La promesse d’un bel été indien se dévoilait. Dans quelques heures, le soleil à son zénith réchaufferait ma carcasse mollement affalée face au lac. Tout allait pour le mieux et je pensais jouir de ce spectacle en attendant le prochain cycle. Quant à quelques mètres, une jeune créature à la crinière fauve et révoltée apparut dans mon champ de vision. Sans que je sache pourquoi, mon esprit s’émerveilla à la vue de sa démarche féline, souple et généreuse, me rappelant celle d’une lionne. Ses yeux émeraude remplis de tristesse me touchèrent en plein cœur, m’incitèrent au voyage, exaltant une envie de tendresse, une faim de caresse, de jeu de langues, quelque chose de doux et de chaud. À cet instant, quel qu’en soi le prix, nous devions faire connaissance, j’eus le besoin impérieux qu’elle devienne mienne, d’être son esclave, d’unir nos âmes et de me prélasser dans sa couche.

Sans attendre, je me levai et la rejoignis d’un pas tranquille, je déployai tous mes charmes, mis en évidence mes yeux d’ange pour lui confirmer qu’elle pourra profiter de moi sans retenue. Elle me vit et un sourire radieux vint éclairer son visage. La moitié du chemin était accompli, ma toile prête à l’accueillir. Quand nos regards se croisèrent, elle me tendit une main fine et délicate.

— Bonjour petit chat, que fais-tu tout seul au milieu du parc ?

Était-ce l’exaltation des sens de mon hôte, les miens ou la symbiose des deux qui ont façonné cet instant magique, je ne le saurais jamais. Ma quête fit une pause dans cette seconde d’éternité, nous unissant pour une vie.

 

 

 

 

Publié dans Nouvelle | Laisser un commentaire

Born to be wild

Temps de lecture : moins d’une minute

     Je retire mon casque. L’Illinois est derrière moi maintenant. Bientôt, je serais en vue de Saint Louis. Appuyé sur ma selle, je reprends ma respiration. Cela fait des semaines que je prépare ce road-trip et j’ai encore du mal à croire que je suis là ; les paysages sont très verts pour l’instant, très européens, des champs à perte de vue, un peu comme ma chère Bretagne. Mais je sais qu’ils vont changer. J’ouvre cette carte maculée de coups de feutres, elle sera ma meilleure amie tout au long de ce périple. Une préparation minutieuse où j’ai étudié chaque ville, chaque étape qui me permettrait de reposer cette carcasse usée. Reprendre des forces au Bagdad café en plein désert Mojave ou pourquoi pas, faire un détour par Las Vegas en passant dans le Nevada.
Mon visage est sale, la poussière a blanchi mes rouflaquettes impeccablement taillées, cela m’a amusé de les conserver. Je passe pour un Anglais auprès de la population locale, je dois juste éviter d’ouvrir la bouche avec mon accent à couper au couteau. Pour la première fois dans ma vie, je me sens libre, je suis sur la route 66, « the mother road » comme la surnomme les Américains. Devant moi, huit états, 3500 km de bitume et de sable. La Californie et Santa Monica. C’est mon dernier voyage, unique espoir de voir les rives du Pacifique. Le crabe qui me ronge a gagné. Mais dans ma tête, Steppenwolf joue toujours « Born to be Wild ».

Publié dans Drame, Nouvelle | Laisser un commentaire

Deux cents millions

Temps de lecture : 1 minute

 

 Aujourd’hui, j’ai gagné deux cents millions d’euros à la Loterie. Oui, vous avez bien lu, 200 millions. Un pur hasard. Je souhaitais acheter des timbres et le buraliste n’en avait plus, du coup, j’ai joué au Loto, comme ça, sans raison. Je n’arrive toujours pas à réaliser l’importance du montant ni du nombre de zéros que cela représente. J’ai quitté l’école très jeune, vous savez. Vu mon salaire actuel, il m’aurait fallu des milliers de vies pour espérer une somme pareille. C’est fou !

Et maintenant ? Dois-je en parler à ma femme ? À mes enfants ? À mes amis ? Comment vont-ils réagir ?

 Je suis sûr que je vais en voir débarquer pour me quémander de l’argent, tels des charognards sur un cadavre encore chaud. Je les vois d’ici frapper à ma porte avec insistance, prêt à l’enfoncer pour me prendre ce qu’ils vont considérer comme n’étant pas mon argent, vu que je ne l’ai pas gagné à la sueur de mon front. J’ai lu un article, il y a quelques mois sur des gagnants qui devenaient fous, dépensaient à tout-va et se retrouvaient dans la misère en moins de deux ans ! Certains quittaient leur femme ou leur mari, d’autres étaient victimes d’escroqueries, d’homicide même !

Je n’ai aucune envie de vivre avec la peur d’être volé ; me réveiller une nuit avec le couteau sous la gorge d’un soi-disant ami à qui j’aurais dit non ! Vivre dans une forteresse derrière des barreaux dorés, loin de ces vallées que j’aime tant.
Cette chance va me permettre de mettre du beurre dans les épinards, partir en vacances, pourquoi pas prendre l’avion pour la première fois de ma vie, m’acheter une belle maison, une grosse voiture, mais tout cet argent ne va-t-il pas me brûler les doigts ? Je vais attendre quelques jours et réfléchir à tout ça, aller me renseigner discrètement à la grande ville, ici tout se sait.

 Demain, comme d’habitude, je retournerai travailler avec l’esprit serein, je dois prendre du recul et faire le point sur ma vie. J’ai laissé tellement de choses de côte par manque de temps, manque d’argent, c’est le moment d’accomplir une part de rêve.

Je sais déjà à qui donner : La mamie du troisième dans son petit appartement, toujours le cœur sur la main, celle que sa famille ne vient plus voir depuis qu’ils l’ont mis sur la paille. Les amis qui m’ont aidé sans contrepartie quand j’étais dans le besoin, mes voisins toujours prêts à rendre service.

 Au moment où j’écris ces lignes, ce qui m’inquiète le plus, c’est mon épouse ! Je prie pour qu’elle ne change pas, que l’argent ne lui monte pas à la tête. Nous avons souvent eu du mal à joindre les deux bouts, mais nous nous aimons et ça, tout l’argent du monde ne pourra pas l’acheter, mais le détruire, c’est moins sûr.

 

 

Publié dans Drame, Nouvelle | Laisser un commentaire

Besoin vital

Temps de lecture = moins d’une minute.

      Après une longue marche qui a exalté ma faim, je n’ai qu’une hâte, trouver une proie pour me nourrir. Ce que j’aime par-dessus tout ; croquer dans leurs chairs, jeunes et fermes, faire gicler leur liquide vital abondant, signe de bonne santé, puis accroître mon envie en humant les fragrances subtiles qu’elles dégagent.

Quelques fois, je dois lacérer une peau trop épaisse ou trop dure que j’arrache sans ménagement et abandonne sur place, mais la plupart du temps, je ne laisse aucune trace de mon passage.
Dès mon plus jeune âge, on m’a appris que je devais contrôler mon appétit, ne pas gâcher une nourriture devenue rare au fil du temps. La cuire pour la conserver plus longuement. La négliger pour assurer notre avenir et lui permettre de mourir de vieillesse pour qu’elle se multiplie.
Dans ce cycle de la vie, j’ai également habitué mes enfants à s’en nourrir, découvrir les bienfaits de cet acte naturel. Plus tard, je leur expliquerai comment leur donner vie et bien sûr, les récolter.

 

 

 

 

 

 

Publié dans Nouvelle | Laisser un commentaire

L’envol

Temps de lecture : moins d’une minute.

Le visage de l’homme coupé en deux n’afficha aucune émotion quand son corps tomba dans la caisse avec un bruit sourd. En une fraction de seconde, les cris horrifiés de l’assistance couvrirent les sons stridents de la machine dont les lames continuaient leurs courses folles.

La main crispée sur le levier, César resta figé quelques secondes, surpris de l’efficacité de sa création. Des gouttes de sueur coulaient le long de ses tempes et il serra les poings pour ne pas trembler. L’enjeu était colossal et le dénouement crucial pour son avenir.

Quand il se retourna, les bras tendus vers le ciel, la victime émergea d’un nuage de fumée sous un tonnerre d’applaudissements spontané. À cette seconde, le magicien comprit que sa carrière allait enfin prendre son envol.

Publié dans Nouvelle | Laisser un commentaire