Temps de lecture : 9 minutes – Texte non définitif
La tête haute, je joue la confiance devant mes pairs, mais les tremblements de mes mains trahissent mon angoisse. Pour la deuxième fois de ma vie je dois affronter le monde extérieur. Derrière ce masque de sérénité qui risque de se fissurer à tout moment, une peur primale ne m’a pas quitté depuis l’annonce de cette sortie ; elle me comprime la poitrine et me tord les boyaux depuis des heures. À cette seconde, je donnerais tout ce que j’ai pour éviter cette épreuve. Dans le hall, une vingtaine de compagnons se sont rassemblés pour assister à notre départ. Certains nous envient, d’autres, conscients des défis, nous regardent avec compassion. En retrait, adossé au mur près de l’entrée, un Vaillant surveille la scène en silence. L’épaulette bleue de son uniforme m’a tout de suite interpelé, la même que lors de la visite de notre section, il y a trois jours. J’ai l’impression que son regard est braqué sur moi, ou c’est mon cerveau qui me joue des tours. Je me donne trop d’importance.
Vivement la mise en route du système de ventilation de cette foutue combinaison, ce mélange d’odeurs de vieux caoutchouc et de sueurs me lève le cœur. Dans mon dos, le préparateur peste et me secoue comme une marionnette, aggravant davantage mon stress que je pensai à son maximum. J’aurais dû plus boire davantage avant de partir, ça m’aurait apaisé. J’espère que le numéro 87 gravé sur mon plastron me portera chance, c’est une superstition un peu puérile pour mon esprit cartésien, mais je m’accroche à ce que je peux. Nul ne connait le passé des armures et les épreuves qu’elles ont traversées.
Aujourd’hui, j’ai quarante ans. Un hasard singulier du calendrier. Ces prochaines heures me diront si c’est un cadeau ou une malédiction, je préfère laisser cette pensée de côté.
C’était un jour comme les autres. Le signal du réveil automatique à 5 h, la ration d’eau tiède réglementaire avalée d’un trait comme chaque matin. Une bonne hydratation dès le lever pour optimiser les fonctions cognitives, puis les contrôles de routine des tableaux de commandes et des colonnes de purification avec mon binôme, Mik321. Pas un mot entre nous, à quoi bon, nous exécutons cette procédure depuis des années. Seul le chuintement des pompes et le cliquetis régulier des analyseurs rythment nos journées. Un bruit de fond si familier que son absence me réveillerait en pleine nuit.
C’est lui qui les a repérés en premier. Un léger coup de coude, un mouvement du menton vers l’entrée du secteur. Trois silhouettes. Deux Vaillants en uniforme, casqués, la main près de la crosse de leur arme. Entre eux, un homme que je n’ai jamais vu. Ma première pensée a été une erreur de niveau, nous n’avons que très peu visites dans l’année. Il avait une trentaine d’années, à peine, un visage lisse, anguleux, des traits fins presque taillés au couteau, la mâchoire serrée. Sa tenue était d’une coupe que je n’avais jamais croisée dans les niveaux inférieurs, un tissu sombre, ajusté, sans une reprise, sans un pli. L’insigne des fondateurs sur sa poitrine m’a surpris. Tout chez lui respirait un ordre que je ne connaissais pas, un ordre qui n’avait rien à voir avec le nôtre. Un sage de cet âge, était-ce possible ?
Il s’est avancé dans le secteur d’un pas lent, les mains croisées dans le dos. Ses yeux ont balayé la salle, se sont attardés sur les colonnes de filtration, puis sur le collecteur, sans logique. N’importe quel technicien aurait commencé par vérifier les données du tableau de contrôle et des jauges de pression, c’est la base. Lui a regardé la tuyauterie comme on regarde un décor. Cet homme ne savait pas ce qu’il cherchait. J’ai lancé un regard étonné à Mik qui a aussitôt haussé les épaules. Il avait raison, pourquoi s’en soucier. Il est passé devant nous à moins d’un mètre. Et rien. Pas un regard, pas un signe de tête, pas même cette crispation imperceptible qu’on a quand on choisit délibérément d’ignorer quelqu’un. Ses yeux sont passés sur nous comme on balaie un mur, avec cette froideur lisse qui ne contient ni mépris ni indifférence, quelque chose de pire, une absence totale. Nous n’existions pas. Comme si la notion même de notre présence ne l’avait pas effleuré. Seul son regard s’était arrêté une fraction de seconde sur les numéros tatoués sur nos poignets. Puis plus rien.
Les Vaillants ont suivi sans nous accorder davantage d’attention. L’un d’eux a même failli me heurter en passant près de moi. L’autre, un peu en retrait, portait une épaulette bleue sur son uniforme, le symbole d’un gradé, je crois. Celui-là s’est arrêté une seconde. Derrière sa visière opaque, impossible de savoir ce qu’il regardait, immobile. Puis il a repris sa marche et le groupe a disparu dans le couloir.
— Tu as vu ? a soufflé Mik après quelques secondes.
— Le gradé ?
— Non, le type au milieu. C’est la deuxième visite ce mois-ci. D’habitude, on ne les voit jamais dans les niveaux techniques.
J’ai haussé les épaules. Les sages ont leurs raisons, qui sommes-nous pour les questionner ? J’ai repris mes relevés là où je les avais laissés. L’installation tournait normalement, les chiffres étaient bons. Tout était en ordre. Trois heures plus tard, le document arrivait dans le pneumatique.
Le souvenir de ma première sortie, dix ans en arrière, me hante encore. Un accident stupide qui a failli me couter la vie, me laissant souffrir pendant des semaines, le dos brulé par les pluies acides.
Ce soir, une myriade de questions afflue dans ma tête, je ne suis pas à l’aise en dehors de mon labo. Cette nuit, la météo sera-t-elle propice ? Et s’il pleut ? Je frémis à cette seule pensée. D’ailleurs, les expéditions nocturnes sont plus fréquentes ces derniers mois sans que personne ne sache pourquoi. Et puis, nous sortons à quatre ? Ce qui, de mémoire de préparateur, n’est jamais arrivé. J’aurais dû questionner les autres. Je présume que les sages doivent avoir leurs raisons, qui suis-je pour m’interroger ? Je ne devrais pas douter sans cesse, seule la mission que l’on m’a confiée compte. Ensuite, je retrouverai la sécurité de mon labo et comme bien d’autres avant moi, j’aurais réglé ma dette à la communauté.
Par deux tapes sur l’épaule, le préparateur interrompt mon monologue mental. Autour de nous, le hall se vide en silence. La lumière passe au rouge, la boule au creux de mon estomac se fait plus pesante. Le Module d’Assistance Mécatronique lance le checkup, d’ici peu, les sangles de l’exosuit m’irriteront la peau malgré les protections. Je ne dois pas me plaindre, cette armure, aussi imposante soit-elle, nous a permis de prendre l’avantage sur les dangers extérieurs et d’après les Vaillants, à préserver de précieuses vies dans nos rangs.
Le souffle court, je sens ma gorge se serrer, si je ne me calme pas, MAM ne manquera pas de me le rappeler. Foutue machine !
— Armure opérationnelle à 90 %, résonne une voix monocorde dans mon casque, départ dans cinq secondes.
— Eh… Mais il manque dix pour cent !
Les uns après les autres, les voyants passent au vert, pas le temps d’essayer de comprendre ce manque, la lumière du hall s’éteint, nous plongeant dans un noir d’encre. Sur nos visières, le décompte s’affiche à l’unisson, mon rythme cardiaque s’accélère sous une violente montée d’adrénaline.
Cinq, quatre, trois, deux, un.
Dans un grincement strident de métal rongé par la rouille, le panneau d’acier coulisse sur ses rails usés par le temps. Bientôt, un filet de lumière blanchâtre envahit la salle et allonge nos ombres fantomatiques. Bon sang, un tel vacarme doit s’entendre à des kilomètres à la ronde, autant sonner le tocsin pour annoncer au monde notre sortie !
Chacun notre tour, nous nous élançons suivant l’ordre prédéfini. J’ai hâte de franchir le seuil, qu’on en finisse. MAM scanne la rue à la recherche du moindre mouvement, puis affiche la carte de la ville avec le chemin à suivre. En ville, l’erreur n’est pas envisageable, nos pas doivent être calculés, chaque instant est précieux. Même si je suis conscient qu’aucun être doué de raison ne se risquerait dans ce périmètre couvert par nos tourelles défensives, la prudence reste la première règle en milieu hostile. Cette nuit, la lune a toutes ses rondeurs et ce ciel vide de tous nuages ne nous sera pas favorable. Bon, il ne pleut pas, c’est déjà ça.
Le mode vision nocturne s’enclenche aussitôt, donnant des aspects encore plus lugubres à cet environnement. Les cent mètres du no man’s land présent devant l’entrée sont avalés en quelques secondes. Un bond me suffit pour accéder au toit de l’immeuble le plus proche. La sensation de défier les lois de la pesanteur à chaque saut est grisante. J’avais oublié ce sentiment si particulier de puissance.
En moins de quinze minutes, le sommet de mon premier checkpoint apparait au loin, une tour de huit étages encore debout par miracle. Cet amas difforme de béton et d’acier est un défi perpétuel à la gravité, si elle bascule, elle en entrainera d’autres dans un jeu de domino géant. Éternel pessimiste, cette pensée me glace le sang, je ne peux pas m’empêcher de voir le pire dans chaque situation. Si le danger n’était pas omniprésent dès la porte du Refuge franchi, la pose de ces foutues balises relais serait une promenade de santé. Ma lettre de mission indique que notre couverture de surveillance s’est retrouvée fortement réduite ces dernières semaines. Le matériel souffre dans cet environnement pollué, et quand ce ne sont pas les pluies acides, elles sont détruites par les pillards ou la vermine locale.
La zone est déserte, les épaves de véhicules et les gravats qui jonchent les rues rendent toute progression difficile au sol et les immeubles éventrés n’offrent aucun abri pour y survivre. Autour, les bâtiments font plusieurs étages de moins, ce surplomb a été parfaitement choisi pour me donner l’avantage si un éventuel gêneur apparait. Encore quelques sauts et j’aurais atteint mon premier objectif.
Cette mission de huit heures demande une gestion rigoureuse de mes ressources et mon excitation brule de précieuses minutes d’oxygène. Hors de question que je mette mes poumons en danger en respirant cette atmosphère toxique. Sans compter qu’au lever du soleil, ma combinaison bibendum fera de moi une cible facile.
Derrière le filtre de la vision nocturne, j’imagine des terres stérilisées à perte de vue, rappel permanent de la folie des hommes. Les vestiges de notre passé s’étalent sous mes yeux, véritable défi à la morsure du temps, les carcasses des bâtiments s’érigent fièrement à la lune. Comment Newcity a-t-elle résisté au souffle du feu nucléaire reste pour moi un mystère. Si au loin, des colonnes de fumée n’apparaissaient pas çà et là, cette mégapole fantôme semblerait exsangue de toute vie et ma solitude encore plus grande.




